C'est l'idée la plus triviale, et pourtant la plus difficile : si je veux me faire une idée du temps qui ne soit pas étroitement spéculative, je considère une plante sur mon blacon. Je ne vois pas le temps, à peine si je peux mesurer des changements quantitatifs, par exemple je vois qu'en un mois elle a poussé de quelques centimètres, et j'en conclus que du temps a passé. Mais si je vois des changements, je ne vois pas le temps, pourtant je crois pouvoir dire que le temps a exercé une action. En toute rigueur je ne peux penser le temps qu'en me servant de l'espace : agrandissement, déplacement, rétrécissement, altération sont des phénomènes perceptibles dans l'espace, mais le temps en soi est imperceptible.

Par contre je vois que les choses naissent, se développent et périssent. A cela nulle exception. C'est cette réalité qui fait le désespoir de l'homme qui s'échinera à inventer des parades imaginaires, comme sont les idées de survie de l'âme et d'immortalité. Ou encore, quand ces idées elles-mêmes auront perdu leur efficacité, la survie de l'humanité, le rêve d'un progrès illimité, d'un avenir radieux. On veut que le temps ne soit pas stérile, qu'il produise quelque chose, qu'il serve à quelque chose, qu'il introduise un ordre de la pensée ou de la raison dans le chaos de la nature. Il ne faut pas que toute cette longue lutte de l'humanité soit vaine, stérile, et finalement insensée. On veut même récupérer la mort, en disant par exemple : "il n'est pas mort pour rien, ce qu'il a fait continue de nous inspirer, etc". Il est bien vrai que l'homme ne peut faire autrement, qu'il faut bien mettre un peu de sens dans la vie, créer des mythes qui inspirent, soulagent, réconfortent, stimulent, repoussent le découragement et combattent l'incurie. Toute société se stabilise ou se développe à ce prix. Et l'individu de même.

Soit. Mais la considération des faits nous révèle une vérité toute autre. Nulle civilisation n'est immortelle. L'histoire est le charnier des sociétés autant que des individus. Le temps ne produit rien qu'il ne détruise tôt ou tard. Les mythes qui sustendent les civilisations finissent par s'user, et la sève par pourrir. Ce qui fait qu'il n'y a pas de résultat global, seulement des résultats partiels et momentanés. Il y eut le miracle antique, puis tout fut anéanti. Plus tard une autre culture, qui s'éteignit à son tour. Ce sont des vagues qui émergent quelque temps au dessus de la surface, puis retombent, emportés par le flux indistinct de la mer.

"Le résultat proprement dit de la vie est la mort " écrit Schopenhauer. Oui, à condition de préciser que la vie reprend ailleurs, sous d'autres formes avec le même résultat. Incertis locis, incertis temporibus. Si l'on se place au dessus de l'histoire et que l'on considère l'ensemble du processus (et non à l'intérieur d'un processus quelconque où l'impression dominante peut être celle d'une avancée) force est de constater qu'il n' y a pas de progrès et que le résultat est sans résultat, parfaitement nul. Tout ce qu'on peut en dire c'est, au futur antérieur, "cela aura été". Il en va de l'histoire humaine comme de mon géranium sur mon balcon : il aura été, lui qui maintenant n'est plus que pathétique cadavre voué à la poussière.

Quand je m'exalte un peu trop dans mes considérations philosophiques, quand je me mets à rêver de beauté ou d'idéal, je reviens tout doucement à mes humbles fleurs de balcon, je les regarde pousser tout doucement à la lumière, et je les vois se flétrir, puis périr, et je ne vois plus où serait la fameuse supériorité de l'homme, et en quoi son intelligence et son langage le mettraient à l'écart de la commune nature. Je retrouve en moi la communauté de tous les vivants, plantes, animaux et humains, entre lesquels les différences spécifiques ne valent guère au regard de la loi universelle. Et dans cette pensée, qui peut paraître amère ou désespérée, je goûte une secrète joie, comme si de m'humilier à la plante je me grandissais par la reconnaissance d'un destin : pensée unitive, synthétique, la seule qui nous réconcilie à l'immensité d'un univers dont nous ne sommes qu'un moment infime, à la fois dérisoire au regard du Tout, et irremplaçable dans notre rapport à nous même.