Ah les chemins du voyageur !

   

    Cartable de cuir sur le dos, le premier chemin

    De la maison vers l'école par les sentiers odorants,

    Chaussures dans l'herbe mouillée, le long du petit cours d'eau,

    Les jardins, et les portes de bois enrubannées de fleurs,

    Le chemin traîne, le garçon traîne

    Pourquoi donc se hâter, ici l'air est si frais,

    Les fleurs sentent printanières, des libellules dansent

    Sur place, comme ivres de soleil, leurs ailes fines

    Bleues et roses frémissent doucement, parfois

    Elles semblent s'immobiliser, puis

    Elles repartent, un peu plus loin, pour d'autres danses.

    De la maison jusqu'à l'école c'est un très long voyage !

 

    Entre l'église et l'école, une ruelle

    Etroite et sombre

    L'église est pleine de monde. L'air suffoquant

    Lourd de sueur, et d'encens qui me monte à la tête ;

    Je me sens défaillir, les jambes me manquent,

    Je tombe

    Quelqu'un me tient par les épaules, me guide par la porte

    A l'air libre. Je suis assis sur un pierre d'angle

    Lentement les choses se remettent à leur place

    J'entends chanter un merle dans un jardin tout proche,

    Hélas tous les chemins ne mènent pas à Rome !

 

    Par la Porte des Lions à Mycènes

    On entre dans la citadelle

    Vaste cour écrasée de soleil

    Flanquée de murailles colossales.

    Sur la droite une fosse, il paraîtrait

    Que ce fut l'appartement du roi Agamemnon.

    Fosse du père mort, pourquoi pas ici autant qu'ailleurs ?

    Où donc mourut mon père, où donc gît sa dépouille ?

    Quelque part en Europe centrale, paraît-il,

    Très loin, dans un cimetière militaire ;

    Mais là, contemplant cette fosse vide

    Je décide qu'ici est enterré mon père

    Il est Agamemnon autant que Ménélas,

    Il est celui fut, qui n'est plus, que je n'ai pas connu,

    De ce manque je suis l'héritier malgré moi

    Cela me reste un trou dans la poitrine

    Que rien ne comblera.

 

    Chemins de Grèce, chemis d'exil

    Ici l'aventure se transforme en destin

    D'avoir tant cherché, exploré

    Jusqu'aux tréfonds de l'âme, par les sentiers

    D'obscurité

    Auprès du chêne pourrissant

    Des marais croupissants

    Et la haine et l'envie

    La passion de paraître, la soif

    De jouissance et tout le reste

    L'illimité enserré dans la chétive poitrine

    Et tout le dérisoire de l'impossible

    Oui, cela fut, et bien plus encore

    Cela n'est plus.

    Assis sur une colonne brisée, jetée à terre

    Au milieu des moellons

    Je fais mon deuil. C'est l'Idéal qui est à terre

    Parmi les ronces.

    Le dieu que je portais comme un talisman

    Le dieu de beauté et d'amour, le dieu fidèle

    Le voici à terre, démembré, équarri

    Dans l'ardeur de la mousse il se décompose

    Il a rejoint le grand cycle des mondes

    Et mort, il vit de la vie insensible du Temps.

 

    Je ne voyage plus guère aujourd'hui

    Je sais qu'il n'y a plus rien à trouver aujourd'hui.

    Ce que je voulais savoir

    Je le tiens dans les replis de mon coeur,

    Pas même un trésor,

    Juste un tout petit savoir de rien de tout

    Savoir du manque

    Savoir qu'on ne peut rien savoir   

    Qu'il faut persévérer à vivre malgré tout

    Jusqu'à l'heure grave et silencieuse

    Qui nous emporte malgré nous.

 

    Ici les chemins s'arrêtent : assis

    Je regarde passer les saisons

    Les arbres se vêtir et se dévêtir

    Un couple de pies jacasse dans les érables

    Entre la ville et la campagne

    J'ai bâti mon ermitage de pensée

    De livres choisis, d'amis choisis

    Je n'attends rien, je ne veux rien

              Je suis ici.