Mûrs, plongés dans le feu, cuits

      Les fruits gisent sur la terre, et c'est une loi

      Que tout y retourne, pareil aux serpents

      Prophétiques, rêvant

      Sur les collines du ciel. Et beaucoup

      Comme sur les épaules

      Une charge de bûches

      Est à retenir. Mais mauvais

      Sont les chemins. Et de travers

      Comme des rosses, vont captifs

      Les éléments et les antiques

      Lois de la terre. Et toujours

      Dans l'illimité va la nostalgie. Mais beaucoup

      Est à retenir. Et nécessaire la fidélité.

      Mais en avant et en arrière nous ne voulons

      Voir. Nous laisser bercer, comme

      Sur la barque mouvante de la mer.

 

Ce poème particulièrement difficile, énigmatique, je me propose, dans cette traduction personnelle qui se colle autant qu'il est possible au texte original, d'en examiner le mouvement étrangement circulaire, d'avant et arrrière, pour finalement choisir une sorte de balancement sur place, comme font les bateaux amarrés, bercés par le va-et-vient des vagues.

Les fruits retournent à la terre, comme tous les vivants. L'image du serpent "prophétique" exprime l'alternance du jaillissement et du retour, tantôt l'hôte des collines du ciel, et tantôt enfouis dans le sol.

Le poète doit garder mémoire (c'est le titre final du poème : mnémosyne) de ce qui fut et qui n'est plus. Il faut retenir, et cependant aller, même si les chemins sont mauvais et si l'ordre du monde est perturbé, et que les éléments vont à hue et à dia (d'où l'image des chevaux indociles). Même les lois antiques semblent incertaines et troublées. Le poète vit une époque difficile, celle de la Révolution et de ses suites ; il ne faudrait pas penser qu'il n'exprime que les aléas de sa thymie personnelle, en fait il sent et pense en résonance avec son époque, il est porté par l'esprit du temps.

Garder mémoire tout en se gardant de sombrer dans la nostalgie : Hölderlin fait le deuil du passé, de l'époque héroïque où les dieux marchaient sur la terre. Il faut à présent chanter dans un monde déshabité, a-theos, prendre la mesure de l'événement, opérer le retournement natal, et se tenir droit dans un monde sans repère.

On peut lire la fin du texte comme une expression du découragement : ni en arrière, ni vers l'avant, mais un présent fermé sur soi : peut-être le moment dépressif du deuil, moment nécessaire de délaissement et de resserrement, avant que plus tard, et ailleurs, le mouvement ne reprenne.

Mnémosyne : mémoire fidèle, ni nostalgie, ni dénégation. La conscience se saisit dans une temporalité vigilante, opérant la césure, et prenant la mesure de la séparation.