MOITIE DE LA VIE 

 

       Avec des poires jaunes, penche, 

       Et plein de roses sauvages,

       La campagne dans le lac.

       Vous, cygnes gracieux

       Et ivres de baisers,

       Trempez la tête

       Dans l'eau sainte et sobre.

 

      Malheur à moi, où prendrai-je,

      Quand c'est l'hiver, les fleurs, et où

      La clarté du soleil

      Et ombres de la terre ?

      Les murs se dressent

      Muets et froids, dans le vent

      Grincent les girouettes.

 

Hölderlin, autour de 1803, poème publié, avec huit autres, sous le titre : "Chants de nuit".

Ce court poème d'allure impressionniste, semble avoir plus fait pour la réputation tardive du poète que le restant de son oeuvre, jugée souvent obscure et inaccessible. Celui-ci parle de lui-même. On rêve avec lui au bord de ce lac de montagne, on se laisse bercer par la mélodie de l'âme : les cygnes plongent la tête dans l'eau "sainte et sobre" : heilignüchtern, mot composé qui allie le saint (heilig) au sobre (nüchtern), littéralement, à jeun. Sobriété junonienne, à l'opposé de l'exaltation dionysienne. Dans l'élément "eau" retourne l'ardeur du feu et se calme le coeur. Mais la seconde strophe, une antistrophe pourrait-on dire, réveille la douleur, le sentiment de délaissement : murs "sans parole" - sprachlos - froids, décrivant le cercle tragique de l'enfermement et de l'aphasie. Prémonition ? Anticipation de ce que sera le destin du poète ? Plus profondément, on peut penser qu'au delà de la dimenson autobiographique, Hölderlin expose la condition de l'homme moderne, a-theos, rendu à la froidure d'un espace sans direction, sans boussole et sans repère.

Le dernier vers pose un problème insoluble au traducteur : "klirren die Fahnen". Fahne, au sens strict, c'est le drapeau. Mais "klirren" évoque un grincement métallique. On ne peut dire qu'un drapeau grince, ou cliquète. "Girouette" est un sens dérivé de Fahne". Il m'a semblé conforme à la résonance du vers de traduire : "grincent les girouettes". Ce que d'ailleurs d'autres traductions ont proposé avant moi.

Traduire c'est trahir, mais essayons du moins de rendre en notre langue quelque chose de la musicalité, sans altérer le sens, au plus près de l'original.