Question classique : est-il possible d'exprimer des idées en poésie sans tomber dans l'artifice, le verbiage ou l'intellectualisme ? Il est de bon ton de condamner "la poésie philosophique", et il est bien vrai qu'il existe peu d'oeuvres de ce genre, à ma connaissance, qui soient dignes d'être lues et retenues. Le maître en l'espèce, incontestablement, peut-être le seul qui y ait réussi pleinement, c'est Lucrèce. Je m'y réfère constamment, remarquant au passage que les citations de Lucrèce sont les plus abondantes dans les Essais de Montaigne. S'il fut ignoré de son vivant, la postérité lui a rendu amplement justice.

Il n'est pas question de l'imiter, ce serait ridicule. Nul poète ne songerait, de nos jours, à exposer un système de pensée dans une oeuvre poétique, comme il fit de l'épicurisme. S'il nous touche tant, c'est par un accent très personnel, une sensibilité à fleur de peau, une délicatesse exquise, un art consommé de l'image et de la formule. C'est là qu'il est poète, entrelaçant admirablement les émotions et les idées, incarnant les âpres vérités d'Epicure dans un style charnel et sensitif. Idées faites chair, ou chair se transfigurant en formes idéelles, en symboles agissants, en tableaux expressifs. Telle la scène illustre du sacrifce d'Iphigénie, plus expressive que toute dissertation sur les ravages de la religion. On voit Iphigénie d'avancer vers l'autel, on frémit comme au théâtre, on s'insurge, on gémit, on pleure la belle victime innocente sacrifiée par le père indigne qui ne pense qu'à sa petite guerre, et à la fin, à la fin seulement, on se met à penser : tantum religio potuit suadere malorum. Le vers final transpose en vérité universelle les émois du coeur et les leçons de la conscience.

Peut-être y a t-il un poète, plus ou moins refoulé, dans tout philosophe. Je veux dire que trop souvent ce qui fut l'origine, la cause agissante de la pensée philosophique, ce pathos singulier qui provoqua l'ébranlement décisif, est-il trop vite oublié, voire repoussé, au profit de la démarche logique, comme si par la pensée seule on pouvait résoudre l'énigme. On perd le vif de l'étonnement, on s'engage dans un processus interminable de questions et de réponses, on s'éloigne à mesure de la source, et l'on finit par oublier, dénier ou forclore ce qui fut la vérité première, souffrance, effroi, étonnement, inquiétude ou stupeur. On s'embourgeoise dans le jeu des questionnements faciles, on se laisse corrompre par le prestige du savoir, on finit en doctus illustrissimus, coiffé d'un bonnet d'âne ! C'est ainsi que Schopenhauer traite de Hegel, raillant son Savoir Absolu et sa marotte : ce qui est réel est rationnel, ce qui est rationnel est réel - de quoi en effet provoquer un hoquet salutaire chez le maître de Francfort !

Je n'aime point la passion de logique, le culte de l'intellect, le mépris affiché de la sensibilité, du thumos et du corps. Je n'aime point cette séparation forcée et calamiteuse entre le haut et le bas, la tête et le ventre, et j'aime que l'on considère avec courage l'action médiatrice du coeur, ou de l'âme si l'on veut, qui unit les contraires, de bas en haut, de haut en bas, de droite et de gauche, de gauche et de droite. Vision panoptique, synthèse vivante : ce qui est réel c'est la totalité multiple, la totalité multiple est réelle.

Je rêve de cet art souverain, poésie et philosophie tout ensemble, qui saurait embrasser largement et profondément cette totalité dans un style ample et imagé, reliant les diverses polarités dans l'expressivité intégrale, vaste polyphonie du corps, du coeur et de l'esprit, qui saurait dire sans mentir, exprimer sans affectation, sincère, véridique, pathétique parfois, tragique ou comique, mêlant les tons, les rythmes, les figures, construisant les images d'une vérité à la fois sensible et intelligible, et personnelle, et universelle. Il y faudrait  une puissance d'inspiration et de formulation, qu'évidemment je n'ai pas, moi qui me contenterai de quelques ébauches, lesquelles, à défaut de dire ce qu'il faudrait dire, en donneront toutefois un modeste aperçu, maigres grelots d'une orchestration à venir.