Il y a un temps pour tout. La recherche a ses charmes et ses âpretés, qui justifient bien des efforts. Vient un moment où il faut peser les résultats. Je suis plutôt satisfait, que l'on me pardonne, de ceux auxquels j'ai fini par venir, et me rendre - comme on dit rendre les armes - car au bout du bout c'est bien d'une certaine forme de rédition que je témoigne ici, avec l'honneur dû au courage. On veut, comme Alexandre, conquérir le monde, on verra ce qu'on verra, et tout à la fin on voit qu'on ne conquiert rien du tout, si ce n'est soi-même, et encore, tout écorné et transi, juste un peu plus lucide et résolu. Ce n'est pas rien, toutefois, car nous naissons tous fous, à croire un auteur célèbre, et "la plupart le restent", amère et plaisante constatation  ! D'avoir su réduire un peu de la folie native, de la présomption et de la suffisance ordinaires, tout en conservant par devers soi quelque chose de l'enfantin créateur, du poète qui est en nous, c'est beaucoup. C'est l'essentiel, s'il est patent que le reste relève du hasard, des conditions externes et de la nécessité.

Le vrai risque, ai-je lu quelque part, c'est de devenir soi. Formulation paradoxale, car que pourrait-on devenir si ce n'est soi ? On ne devient jamais celui que l'on honore ou admire, mais on peut se donner l'illusion qu'on le devient. Ce qui signifie clairement que le grand danger c'est de s'identifier à un autre, ce qu'on fait inévitablement quand on est petit et qu'on ignore tout de soi. Mais par la suite il faut apprendre à se séparer des modèles et des exemples, et voyager en terre inconnue. C'est ce voyage qui fait le soi, non comme un résultat, mais précisément comme un voyage, ou comme dirait Montaigne, un passage : passage de l'autre à soi, décantation, épreuve du feu, transmutaton.

Qui dira que l'épreuve est réussie ? Le sujet seul le peut, encore qu'il puisse se tromper, victime d'une nouvelle illusion d'identification. Ce n'est pas très grave si l'affaire est bien emmanchée, la rectification suivra. On sait à présent qu'il est impossible de s'asseoir définitivement sur de l'acquis, que le mouvement continue, avec ses essais et erreurs, et ses réussites, jusqu'au dernier jour. L'essentiel est de s'en tenir, en louvoyant, à cette courbe personnelle qui n'appartient à nul autre que soi, qui est, à dire vrai, notre véritable "nature". Viendra, tout à la fin, le moment grave, irréversible, où le sujet sera "tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change".

Je ne suis pas pressé. Je ne pense guère à l'avenir. Je vais de jour en jour, ou mieux, d'heure en heure, sans précipitation importune, et sans crainte excessive. Ce n'est ni l'enfer ni le paradis, c'est quelque modeste lopin de terre, mal dégrossi, agreste et retiré, comme était la terre de mes aïeux, mais des oiseaux chantent dans les futaies, la fontaine jase, je suis seul, je ne suis pas seul dans le vaste coeur du monde.