Pourquoi écrire ? On peut invoquer des motifs, des raisons, ils ne manquent jamais, comme témoigner, raconter, protester, contester, attaquer, se défendre, se justifier, flagorner, séduire, persuader, démontrer etc. Plus subtils sont les mobiles, car allez connaître les mobiles ! Comme de "se faire un nom", de briller dans le monde, de prendre rang, de s'immortaliser, d'évacuer un sentiment de culpabilité, soigner une blessure qui ne cicatrice pas. Enumérez tout cela, vous n'avez encore rien dit, car l'essentiel est indicible. Ou alors il est si simple qu'on n'y pense pas : le plaisir d'écrire, qui naît et s'entretient d'un désir, lui-même injustifiable et incompréhensible. Désir et plaisir, indistinctement, comme le suggère la langue latine, où "libido" est désir autant que plaisir, et l'allemande, avec la "Lust" : libido scribendi, ou, Lust zu schreiben. Cette libido, sans doute, aurait-elle été fort suspecte pour certains chrétiens de jadis, qui y verraient une marque de concupiscence, une concession séditieuse aux séductions mondaines, une école de vice et de vanité. Même la comédie, et le rire, figuraient sur la liste de leurs répudiations : oeuvres du diable, séductions de Satan.

On voit bien de nos jours certains fanatiques détruire les oeuvres d'art illustres au nom d'une doctrine doctrinaire, ce qui ne les empêche pas d'en vendre d'autres en sous-main pour se faire du blé. La haine, certes, mais le profit en sus !

Dans le film "Agora" l'auteur expose la lutte que mènent chrétiens et juifs pour saborder définitivement les brillants restes d'une civilisation gréco-romaine en déclin, jusqu'à l'incendie programmé de la bibliothèque, papyrus vénérables, par milliers, qui partent en fumée, pendant que la foule hurle et jouit sur le brasier allumé par la haine et la sottise. Et la belle et jeune philosophe, vierge farouche vouée à la connaissance, qui cherchait à comprendre le mouvement des planètes, qui inventa l'ellypse contre la théorie de Ptolémée, qui enseignait librement l'astronomie et la philosophie, se vit poursuivie, acculée dans un recoin pour être lâchement assassinée. "Tantum potuit religio suadere malorum !".

On dira qu'aujourd'hui tout un chacun peut librement exposer ses idées. Pourvu que cela dure ! On n'est jamais assez vigilant pour contenir le monstre !

Quand on ne peut ni attaquer ni fuir, coincé dans une situation sans issue, que reste-t-il ? L'animal acculé se déprime. L'homme invente les constructions imaginaires et symboliques, ce qui montre à l'évidence que l'activité symbolique est le plus puissanr agent contre-dépresseur. Otez cela à l'homme, il n'est plus homme. Bien sûr il serait plus séant d'agir dans la réalité. Mais cela n'est pas toujours possible. Par exemple on ne peut rien contre la mort : on inventera des hymnes, des cantates et des sonnets, qui diront la douleur de quitter la vie, et chanteront le bonheur d'exister : "Plus dur que fer j'ai poli mon ouvrage", et, à défaut de vivre dans l'immortalité bienheureuse des dieux, je crée cette oeuvre périssable, qui, un temps, tiendra lieu de symbole d'immortalité.

Peut-être qu'un écrivain est un homme particulièrement conscient de sa mortalité, qui a quelque mal à s'y résoudre, qui lutte longtemps pour survivre, avant de finir, tout à la fin, par consentir au destin. Ce savoir douloureux peut se transmuer, dans les cas les leilleurs, en hymne à la vie, celle qui n'est plus le contraire anxieux de la mort, mais celle qui réunit vie et mort dans un cycle plus vaste, par de là l'existence étroitement individuelle, et qui embrasse le Tout.

Il y a quelque chose de divin dans l'activité de penser et d'écrire. Il ne s'agit pas, assez pitoyablement, de prétendre rivaliser avec le divin, ce qui est plutôt ridicule, mais de se placer sur un plan transpersonnel où l'on peut embrasser l'ensemble de l'histoire, de l'univers et de l'homme, réfléchir librement aux mouvements du temps et des périodes, comparer, soupeser, étendre le jugement, polir la raison, comprendre quelquefois, et quelquefois pas du tout, ne pas s'offusquer de ne pas comprendre, admettre en tous les cas la limitation de notre entendement, mais persévérer pour relever la tête, ne pas sombrer sous le poids des fatalités, affirmer ce qui mérite de l'être, contre la monstruosité galopante, la haine qui rampe, et la sottise qui menace.

Dans les affaires humaines rien n'est jamais gagné. On voudrait qu'à jamais deux et deux fassent quatre. Mais parfois ils font cinq, et trois plus souvent encore. Reste qu'en toute logique ils devraient faire quatre. Disons que le Quatre figure le symbole de ce à quoi nous devrions tendre, à défaut de le réaliser en vérité.

 

-------

Pour les non latinistes : "tantum potuit religio suadere malorum" : tant la religion put inspirer de crimes. Vers célèbre de Lucrèce en conclusion du sacrifice infâme d'iphigénie, décidé par son père Agamemnon pour obtenir la faveur des vents, au départ de la flotte qui devait assiéger Troie.

Pour le Quatre on pourrait esquisser ce qui suit, et que je reprendrai peut-être un jour à venir :

Le Un serait le sujet. Le Deux, l'autre, le proche, ami, ennemi ou indifférent, mais existant. Le Trois figure universellement ce Tiers qui sépare et unit, la Loi, ou l'Autre Grand A ; le Quatre pourrait symboliser ce qui unit le tout, embrasse le tout dans le Tout, image de la totalité englobante, inaccessible mais rationnellement nécessaire. Pour les Grecs ce serait le Divin. Pour nous ce pourrait être la Nature considérée comme référence ultime, dont la vérité-alètheia serait l'agent intelligible.