"La guerre des os" - cette expression plaisante qualifie depuis peu, ce crois-je, les querelles scientifiques et théoriques des paléoanthropologues, lesquels, à la faveur d'une trouvaille imprévue, comme de nouveaux ossements péniblement déterrés en Afrique, en Chine ou en Australie, procèdent à un pénultième changement de datation, recyclant de larges périodes, de vastes considérations sur le passé de notre espèce. Hier on tenait la belle Lucy, noble jeune dame de trois millions d'années, pour notre éminente ancêtre, et voilà qu'à la lumière de nouvelles exhumations on modifie du tout au tout l'incertaine filiation, de l'Australopithèque jusqu'au Sapiens. Je vous ferai grâce des savantes élucubrations qui ont présidé à ces révolutions remarquables, auxquelles d'ailleurs je n'entends pas grand chose, d'autant que demain peut-être une nouvelle théorie pourrait bien enterrer toutes les précécendes. Il suffit pour cela d'un malheureux tibia, ou d'une mâchoire vermoulue que l'on exhiberait comme trophée solaire d'une nouvelle certitude. - Je m'amuse, comme vous voyez, mais avec tendresse, car ces recherches, si difficiles, si hasardeuses, si pénibles, si patientes, méritent en fait toute notre considération, à l'égal des spéculations astrophysiques, lesquelles, elles aussi, évoluent à une vitesse foudroyante au gré des observations et des calculs. Disons que ces deux domaines, tous deux infiniment spéculatifs, incertains et changeants, se répondent remarquablement, aux deux extrémités de la science. L'histoire de l'univers et l'histoire de l'humanité. La guerre des étoiles et la guerre des os.

On pourra toujours ironiser sur ces recherches, faisant valoir que tout cela est plutôt fumeux, et ne change en rien notre condition actuelle et mortelle, ne résoud aucun des problèmes aigus de notre présente situation dans le monde. Sans doute. L'utilité de la recherche fondamentale, et tout spécialement des recherches historiques et généalogiques échappe à la plupart. Faut-il même parler d'utilité ? C'est plutôt une dimension essentielle de la vita contemplativa, qui ne peut se réduire sans dommage à la méditation centrée sur soi. C'est une extraordinaire ouverture sur l'infini, d'où le sage verra émerger la vraie question de son existence, comme de celles de tous les vivans, dans l'immensité inconcevables des univers. Cela donne un surplus de conscience, une remarquable lucidité, où l'admiration, l'effroi, le respect et la crainte combinent leurs effets pathétiques. L'étonnement, père de la conscience philosophique. Mais le pathos, aussi légitime qu'il soit, ne doit pas nous dispenser de réfléchir, il doit exalter la raison, la forcer à dépasser ses limites, à revoir ses paradigmes, à inventer de nouveaux modèles. La raison instruite doit prendre la relais du sentiment.

Considérant la longue histoire des hominidés, les terribles épreuves qu'ils ont dû affronter, la sélection impitoyabe qui a ruiné la plupart des espéces intermédiaires, le long cheminement qui mène de l'Homo Erectus au Sapiens, les hasards et les aléas imprévisibles qui ont présidé aux mutations génétiques, les effets du climat, des glaciations et des chaleurs torrides, les évolutions techniques, sociales, symboliques, culturelles et cultuelles, je m'étonne très sincèrement que l'homme n'ait pas disparu de la surface de la terre, et que tout au contraire il ait pu coloniser les lointains, y prospérant vaille que vaille, et se multipliant jusqu'à l'absurde. Je m'étonne tout autant que ces découvertes, ces explications rationnelles, ces patientes descriptions de l'évolution générale n'aient pas ruiné définitivement toute forme de croyance religieuse, par exemple la thèse du créationnisme. C'est manifestement la nature elle-même, et elle seule qui est créative, poétique, inventant, modifiant, rectifiant, condamnant et sélectionnant, si l'on veut bien considérer que tout ce qui existe est d'une manière ou d'une autre l'expression de la nature unique et éternelle. Deus sive Natura.

Mais peu importe. J'ai depuis longtemps renoncé à polémiquer avec ceux qui s'en tiennent en tout domaine au désir et à l'illusion. Il faut penser que pour la plupart le désir est le maître de tout, indélogeable et souverain.

J'ai regardé voici quelques jours un film "Le Premier Homme" réalisé sous la guidance d'une équipe de paléoanthropologues. Il y a quelque chose d'infiniment émouvant à suivre cette invraissemblable aventure qui, s'il faut les en croire, s'étend sur une dizaine de millions d'années, dès avant la séparation décisive entre les grands singes et les premiers hominidés, jusqu'à homo Erectus (deux millions d'années) puis Sapiens. Je sais bien que ces résultats sont fragiles, destinés à être  corrigés, amendés, complétés, voire révisés. Mais l'essentiel n'est pas dans l'exactitude, car on ne pourra sans doute jamais y atteindre. L'essentiel est de développer une conscience historico-biologique, pour laquelle compte avant tout l'idée d'évolution. Ce n'est pas un déshonneur narcissique, ni une infâmie, de considérer modestement notre espèce comme une création tardive et mortelle de la nature, qui porte en elle les marques d'une longue hstoire, et qui par un certain côté de son être témoigne inéluctablement de son origine animale. Autrement, la plupart de nos comportements seraient strictement incompréhensibles. C'est une leçon de modestie, qui, à l'inverse, nous invite à considérer avec sérieux notre franche responsabilité dans les évolutions à venir.