Si le mot "philo-sophie" a un sens, il désigne clairement son objet et sa visée : sophia, que nous rendons fort improprement par "sagesse", mot insipide et galvaudé qui évoque je ne sais quelle mièvrerie de sentiment, quelle réduction pathétique de l'instinct de vie. Les Grecs ne l'entendaient pas ainsi. Le mot avait encore, à cette époque, une valeur d'énergie et de courage, que nous retrouvons également dans l'"arètè" cette excellence de la pensée et de la conduite, que nous avons affadie outrageusement dans la notion de "vertu", où ne résonne plus depuis longtemps l'ancienne signification de "courage", vertu mâle du "vir", l'homme au masculin. "Arma virumque cano" : "je chante les faits d'armes du héros" - premier vers de l'Enéide de Virgile.

Sagesse mollassonne, vertu évirée, voilà où nous en sommes en suivant la pente de l'affadissement universel. Je voudrais repenser à nouveaux frais la valeur, la vaillance de la sagesse, considérée comme "virtu" de l'homme, et de la femme, qui aurait fait le chemin du désir vers son accomplissement. Philo-sophie : quand la philosophie va à son terme naturel elle engendre la sagesse. Cela ne se peut concevoir correctement qu'au prix d'une distinction essentielle, qui nous est malheureusement dissimulée par le prestige fallacieux du savoir. On croit que la sagesse est savoir, et comme le savoir s'étend à l'infini, ne cesse de dévoiler de nouveaux pans de réalité, de produire à foison de nouvelles théories, nous engageant dans des voies sans cesse renouvelées, on pourrait fautivement en conclure que la sagesse est inaccessible, indéfiniment reportée à demain et après-demain. Mais c'est là le modèle de la science, qui effectivement est prise dans cette logique d'inachèvement et de relance indéfinie. Hé quoi, faut-il donc attendre la fin des temps, et la disparition programmée de l'espèce humaine, pour envisager de fonder la sagesse véritable, et de commencer à vivre ? Si la sagesse repose sur le savoir elle sera à tout jamais impossible. Et avec elle la vie bonne et belle.

C'est évidemment absurde. Il faut un autre fondement. Ce fondement je l'appelle vérité, "alètheia".

Cette vérité de l'existence est de tous les temps. Les hommes d'autrefois, du moins ceux qui comptent, l'ont exprimée avec la plus grande clarté. Pensons à Montaigne, entre bien d'autres, qui dans le second livre des Essais passe en revue toutes les connaissances, pour conclure à leur inanité, non qu'elles soient nécessairement fausses - elles seraient plutôt indécidables - mais sans valeur pour fondre la vie bonne et belle. Il n'y a pas à attendre pour vivre, est un sot celui qui déclare que le temps de la vie bonne n'est pas venu, car il attendra indéfiniment. Sur quels principes fonder la sagesse ? Aucun principe, mais sur des faits, ceux qui délimitent la puissance réelle de penser, de parler et d'agir : puissance relative (non infinie comme le voudrait le désir) mais réelle, car de nature nous disposons d'un arsenal de pouvoirs, ceux que précisément Protagoras, puis Sophocle énumèrent, l'un dans son mythe de Prométhée, et l'autre dans un choeur d'Antigone : puissance technique, puissance de parole, puissance de pensée et de conception, aptitude juridique et politique. Par ces pouvoirs l'homme compense comme il peut l'infériorité apparente de sa nature, oubliée des dieux, et consacrée par son immaturité native. Il en résulte un statut bâtard, de puissance et d'impuissance, qui n'est jamais en équilibre stable, mais changeant et versatile, en progrès un jour, et calamiteux un autre, comme le montre l'histoire à travers les siècles. A tout prendre nous ne sommes jamais sûrs de rien, ni de personne. Ce que nous tenons nous échappe des mains, fuit comme un peu d'eau d'entre les doigts. Et la mort, de toute manière, emporte le vaisseau, pour l'individu comme pour le groupe. Et c'est pourtant dans cette réalité-là qu'il faut vivre, puisqu'il n'y en a pas d'autre, c'est en elle qu'il faut tâcher de bien vivre, de vivre bien. "Faire dûment l'homme".

Toute la difficulté tient dans une formule simple : agir le possible au sein de l'impossible. Cet impossible, avec le génie extraordinaire qui fut le leur, les Grecs l'ont attribué aux dieux, incorruptibles et  bienheureux. Les dieux sont la face solaire de l'humanité, figurant en brillance ce que l'homme ne peut atteindre, qu'il désire mais ne peut obtenir : la vie immortelle, la santé sans déclin, le temps infini, la félicité sans nuages, la puissance, l'incorruptibilité, qui signifie concrètement qu'ils échappent à l'érosion, à la diminution de puissance, à la faillibilité. Toutes vertus à nous interdites. Pindare déclare expressément qu'hommes et dieux "sont de la même mère" - ce qui peut s'entendre, selon l'esprit moderne, qu'ils sont deux faces de la même essence, l'imparfaite et la parfaite, la mortelle et l'immortelle. Si l'homme ne peut atteindre le dieu, il en est fort loin, il peut tout au plus biaiser, jouer de cette dualité en se donnant un modèle de vie dont il sait parfaitement qu'il est hors de portée. C'est ce que fit Epicure. Mais cela même nous semble, à nous Modernes, trop ambitieux. Notre seul espoir, nous sachant individuellement condamnés, est de miser sur la durée de l'espèce, sur l'immortalité en trompe-l'oeil de nos oeuvres, de notre culture, de notre pensée, pour travailler à une quasi-immortalité, dont nous savons bien qu'elle n'est que d'apparence. Mais nous n'avons rien d'autre à mastiquer et à mâchouiller. Seul l'Aïon est immortel.

             "N'aspire plus, mon âme, à la vie immortelle

                 Mais travaille le champ du possible"