Atahualpa Upanqui

  Guitariste émérite

  Pratiquait seize heures par jour,

  Quand il jouait de sa guitare

  Tous les anges du paradis

  Et le diable lui-même

  Se mettaient à chanter

 

 Il est dans la musique une étrange amertume

 Je ne sais quelle douleur

 Qui dans la joie, dans l'allégresse même

 Me serre étrangement le coeur

 "Jusque dans le calice des fleurs

 Une étrange douleur".

 

 Le vibrato du violoncelle

 Sur une longue corde en si mineur

 S'alanguissant en arabesques

 Dessine un mausolée dans un pays lointain,

 Les fleurs jaunissent auprès de la fontaine,

 Près d'une vasque aux reflets mauves une hétaïre

 Se mire

 Ses cheveux noirs virent au gris

 Son rimel coule avec ses pleurs

 

 Sommes-nous de ce monde ?

 On dirait une très fine pellicule

 Invisible, imperceptible

 Qui pourtant nous sépare, et l'on dirait

 Que toutes choses sont si fortement dissociées

 Si loin de nous, inaccessibles,

 Et nous ne voyons rien, ne touchons rien, ne palpons rien

 Tout se sépare, tout s'en va,

 C'est nous qui restons là, comme hébétés

 Comme des enfants abandonnés,

 Dans l'intervalle qui vibre, nous étonne

 C'est la musique, c'est l'air de la guitare qui résonne.

 

 Hélas la solitude est sans recours

 Ce qui relie nous sépare aussi bien

 Nous errons là dans l'entre-deux de jour en jour

 Gagnant un jour ce que perdrons demain

 Félicité, déchirure d'amour.