La scène se déroule au dernier étage d'un immeuble dans une pièce sombre, sans porte ni fenêtre, comparable à une salle de réanimation. Je suis assis au milieu d'un groupe de jeunes gens. C'est alors que j'aperçois en face de moi, légèrement à droite, un vaste trou dans le mur, qui donne sur le noir de la nuit. Je me lève pour aller y voir de plus près. Mais il n'y a rien à voir, c'est tout simplement le vide insondable. Je réprime un frisson d'horreur : il n'est pas question que je saute dans cet abîme de non-retour.

Survient un entraîneur qui se met à vérifier les équipements. Je comprends alors que nous sommes une classe de parachutistes. L'entraineur examine le parachute de mon voisin, et se tournant vers moi, exhibe une petite déchirure dans la toile : "il faut que le tissu soit impeccable, sinon c'est la chute assurée" - et je conclus pour moi-même - et la mort. Il regarde de plus près mon propre équipement. Le tissu est de qualité supérieure, c'est ma mère qui me l'avait remis il y a un certain temps déjà, mais les sangles sont mauvaises. Je conclus, rassuré, que je n'aurai pas à sauter dans l'immédiat. Partie remise.

Le lecteur l'aura compris sans peine, c'est le texte d'un rêve, fidèle dans la mesure où une telle transcription peut être fidèle. Je suis un rêveur impénitent, et je tire de cette activité nocturne tout l'enseignement que je suis en mesure de tirer. Ce rêve me semble particulièrement intéressant, et de nature à favoriser une sorte de méditation a posteriori.

La salle de réanimation est le souvenir d'une expérience particulièrement pénible, quelque chose comme l'antichambre de la mort. Le grand trou dans le mur figure, en première lecture, l'imminence du décès. Le vide sidéral inspire l'effroi de la chute sans retour, du choc et de la dissolution. Tout le rêve s'organise autour du refus "d'aller y voir".

On pourrait aller y voir si l'on disposait d'un parachute adhéquat. Mais, singulièrement, dans le rêve, personne ne semble equipé pour ce voyage. Les parachutes sont déficients, tantôt de par la toile, tantôt de par les sangles. Que vient faire ici ma mère, dans un environnement spécifiquement masculin ? Elle m'a muni d'une bonne toile, solide et belle, mais cela ne suffit pas. Question : est-on jamais correctement équipé pour le voyage de la vie ? Certains, qui sont bien achalandés, ne réusissent pas grand chose, d'autres, qui sont fort démunis au départ, font des exploits. L'éducation n'est pas tout, ni les conditions favorables, il y faut autre chose, qui est le désir personnel, et la volonté.

Retour sur le début du rêve. L'immeuble pourrait signifier l'image d'une vie féconde, qui au long des soixante-dix années et plus, a réussi à construire quelque chose qui n'est pas négligeable. Il se trouve que je rêve souvent de grandes maisons, parfois à huit étages, et l'on sait bien que la maison est l'image du moi. Je ne veux pas sauter encore dans l'inconnu parce que cette édification n'est pas terminée. J'ai encore des choses à explorer, et d'autres à faire. A la suite de mon opération cardiaque je disais : il est trop tôt pour mourir, j'ai encore des choses à vivre. Ce thème est ici évident.

Le grand trou ouvre sur l'abîme. C'est la mort bien sûr, mais on peut l'entendre autrement : "la vérité est dans l'abîme" (Démocrite). C'est aussi la connaissance, conçue comme exploration des soubassements de la vie, comme voyage au pays des Ombres, ou traversée des Enfers, comme on voit dans Homère. Ou comme fit Goethe dans le second Faust : voyage au pays des Mères. La connaissance absolue, si elle était possible, révèlerait  le secret des origines, ferait le chemin à l'envers, jusqu'à la naissance, et encore au delà. "Contemple ton visage originel" disent les Bouddhistes. Mais un tel chemin est barré, il faudra toujours se contenter d'approximations.

Le rêve expose une décision de sagesse : vient un moment où il faut renoncer à la connaissance, après avoir fait ce qu'il était possible de faire. Nous voilà rendus à la vérité du non-savoir, avec le quel il faudra se débrouiller. Nul n'est correctement muni pour faire le grand voyage, il devra se contennter d'un voyage incomplet, que seule la mort pourra accomplir, lorsque l'heure sera venue - et pas avant.