Epicure a fixé pour longtemps l'esprit de l'éthique en écrivant (SV 77) : "Le fruit le plus grand de l'autarkeia c'est la liberté". Autarkeia : gouvernement de soi-même. Libre est celui qui est apte à se gouverner soi-même. C'est ici que l'éthique se distingue de la morale, qui est plutôt la conformité aux moeurs, le respect des normes et valeurs collectives, donc l'hétéronomie. L'éthique est personnelle, elle exprime la liberté du sujet dans la pratique consciente de l'auto-nomie, la loi que l'on se donne à soi-même. Mais alors, ce sujet affranchi verse-t-il dans l'amoralité ou l'immoralité ?

C'est l'objection traditionnelle, qui n'est pas absurde. On peut en effet imaginer un criminel qui agirait non par impulsion incontrôlable mais par froide décision, après avoir mûrement considéré le crime comme une expression légitime de la puissance d'agir. Sa logique propre lui fera considérer la sanction qu'il encourt comme un risque à prendre, qui en tant que tel ne remet pas en cause son éthique. Mais c'est là une éthique bien pauvre, autocentrée et autistique. Il y manque manifestement la dimension de l'altérité : les autres, selon la structure perverse, ne sont que des moyens au service de sa jouissance. Ce n'est donc pas vraiment une éthique mais la forme rationnalisée de la perversion.

Si nous examinons de plus près l'éthique d'Epicure nous y verrons que la dimension morale n'en est pas absente : on fait l'éloge de certaines vertus traditionnelles de la morale : tempérance, frugalité, patience, régulation des désirs, domination de soi par soi etc. La dimension d'altérité est expressément étudiée et développée dans les maximes sur l'amitié, bien connues et reconnues comme de hautes pensées. Mais, car il y a un mais : la vertu n'est pas célébrée pour elle-même, elle n'est pas un bien en soi (comme dans les morales de la vertu, chez Antisthène, Diogène ou Zénon, qui affirment tous peu ou prou qu'il suffit d'être vertueux pour être heureux) la vertu ne vaut que comme élément concourrant à la pratique du plaisir. En somme, cherchant convenablement et rationnellement le plaisir, le sujet sera vertueux de surcroît. Par exemple, c'est la droite raison qui me fait comprendre que la tempérance vaut mieux, pour la santé et l'équilibre mental, que la débauche et la course effrénée vers la volupté. Cette considération fort prosaïque, mais fondée sur la connaissance expérimentale des lois de nature, détermine un choix de vie selon le plus grand plaisir, qui se trouve par ailleurs en conformité avec la morale ambiante. C'est la raison pour laquelle le choeur unanime des moralistes, Stoïciens en tête, Kant en suite, et les religieux de toute farine, considéreront Epicure comme un triste jouisseur, ce qui est parfaitement absurde. Pour eux on est un saint ou un dépravé. Ils ne peuvent penser qu'il existe une voie moyenne, qui, tout en privilégiant l'éthique, ne se sépare pas pour autant de manière radicale des préceptes moraux universels.

Le vrai problème que pose l'éthique ce n'est pas le rapport à la morale, mais le rapport de l'un (le sujet libre) et de l'autre, des autres. L'éthique affirme l'autonomie : comment lier l'autonomie et l'altérité ? Si je me suffis à moi-même je n'ai pas besoin, ni désir de l'autre. Mais convenons que l'autosuffisance est une chimère, en dépit des proclamations un peu hâtives de la pensée antique. L'autre est là dès l'origine, il m'accompagne tout au long de la vie. Une vraie éthique doit penser ce rapport, et répondre à la difficulté. Et du coup le problème est encore plus ardu. Il se présenterait sous la forme suivante : travailler à devenir soi en partant du fait que c'est l'autre qui nous façonne et nous détermine. Savoir se séparer, savoir rejeter ce qui ne convient pas, savoir conserver ce qui nous convient, savoir se forger soi-même à partir d'un désir assumé comme pleinement sien, savoir vivre avec les autres, savoir choisir parmi les autres, cultiver les relations fructueuses et sincères, en évitant autant que possible les relations toxiques et destructives.

Il faut se méfier des déclamations et des proclamations, revenir à la vie concrète, et manifester sa liberté d'abord dans l'examen des faits. Expérimenter, et tirer expérimentalement des leçons de nos expériences.