"Chacun de vous, devenez votre propre île, devenez votre propre refuge. Faites de la vérité votre île, faites de la vérité votre refuge. Il n'y a pas d'autre refuge". (Bouddha, Maha-parinibbâna Suttanta)

"Dans ce corps même, long de quelques coudées, contenant l'esprit et ses perceptions, je fais connaître l'univers, son origine, sa cessation et le moyen menant à sa cessation". (Rohitassa Sutta)

On peut comparer cette dernière citation avec la maxime delphique : "Connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux". Mais on voit aussitôt la différence : l'univers et les dieux sont, pour le Grec, des éléments extérieurs qui constituent l'armature des phénomènes sensibles. Pour Bouddha il s'agit de l'univers mental, défini comme structure du samsâra : ignorance, avidité, aversion, les trois poisons qui déterminent la souffrance. "La cessation de l'univers" ne saurait qualifier l'univers réel, qui ne changera pas parce que je change, mais l'univers mental faussé par des représentations inadéquates. C'est de cette réalité-là qu'il importe de s'affranchir par la juste connaissance des causes et des remèdes. Dès lors il apparaît logique d'en rechercher l'origine - l'origine de la souffrance - et la cessation, comme extinction de la souffrance.

Le propos est résolument thérapeutique. Bouddha raisonne à la manière du médecin : diagnostic, étiologie (recherche des causes), prescription du remède. Pensée rationnelle, expérimentale : ne retenir comme vrai que ce qui est expérimenté, vérifé, confirmé par la pratique. Rejet de l'autorité externe, de la tradition, des dogmes, des pratiques sacrificielles, ainsi que des approches purement théoriques. Il faut expérimenter dans son corps, qui contient la conscience et les diverses productions mentales : sensation, perception, mémoire, émotion, idéation, réaction etc. Cette observation dessine un chemin de vérité : non une vérité apprise, mais expérimentée de manière personnelle.

La première citation est très claire : il n'y a de vérité que celle que le sujet expérimente et connaît par soi seul. Il ne faut se référer à aucun maître, pas même à Bouddha, et surtout ne pas faire de l'éveilleur un nouveau maître à penser. 

Un pratiquant chinois dira : si tu rencontres le Bouddha conchie-le ! - C'est dire on ne peut plus clairement que l'enseignement ne vaut que comme sollicitation à la mise en route. Mais la route il faut la faire soi-même et pour son propre compte. Quelle admirable leçon d'indépendance et d'autonomie !

Encore un mot : que faut-il entendre par "refuge" ? Le terme est ambigu pour nous, mais il ne l'était peut-être pas pour l'Hindou de cette époque lointaine. "Il n'y a pas d'autre refuge" : ni la tradition brahmanique, ni les Upanishads, ni les philosophies contemporaines (elles étaient florissantes à l'époque), ni le système social, ni la morale en vigueur, ni un maître de sagesse quelconque, ni même Bouddha en personne. Le seul refuge c'est la vérité découverte par le chercheur. On ne peut se réfugier nulle part, si l'univers est marqué par l'impermanence, la souffrance, l'inexistence de toute identité fixe. Dans l'incertitude universelle, reconnue comme vérité inexpugable, le seul refuge est la vérite même, assumée comme telle, qui nous libère de tout attachement.