Les cyniques de l'Antiquité seraient-ils les premiers psychanalystes d'Occident ? Si l'on veut bien mettre de côté leur histrionisme échevelé, il reste quelque chose de fondamental, que l'on n'aperçoit pas au premier regard : une critique de la socialisation comme aliénation de principe. La cheville ouvrière de ce processus mortifère c'est la honte. C'est par là que l'enfant, qui, jusque là vivait son corps comme une évidence sensible, immédiate et bienheureuse à la manière de l'animal dépourvu de jugement réflexif, découvre, sous le regard critique des autres, et notamment des proches, que les activités naturelles du corps sont honteuses, qu'il faut les dissimuler, les cantonner dans une sphère intime, sous peine de sanctions. Il est honteux d'exhiber ses organes génitaux, d'uriner et de déféquer en public, de se caresser, de toucher le corps de l'autre etc. La honte vient du regard de l'autre qui porte un jugement de condamnation. Après quelque temps ce regard s'est intériorisé et fonctionne tout seul, même en l'absence d'autrui. Tout se passe comme si ce regard nous accompagnait en toutes circonstances et en tous lieux, jusque dans les retraites de l'intimité. Qui donc, demandait Derrida, peut se mettre tout nu devant son chat ?

L'importance cardinale de la honte tient au fait qu'elle fonctionne comme un opérateur universel. On pourra y faire jouer tous les interdits que l'on voudra, alimentaires, corporels, sexuels, sociaux, familiaux  : il sera honteux de ne pas travailler, de ne pas se marier, de ne pas enfanter, de ne pas vénérer les dieux, de refuser le service militaire, et en somme, de contredire à tout ce qui fait la vie publique, civile et civique. La honte est ce "complexe psychosocial" qui inscrit le refoulement dans la psyché à la manière d'une blessure principielle, et qui rend possible la soumission universelle à tous les conformismes. C'est la raison pour laquelle Diogène et consorts prétendent faire sauter ce verrou en posant en péalable l'obligation d'impudeur : se débarrasser de la honte en s'entraînant à l'exhibitionnisme, en urinant et déféquant en pulic, en coïtant sur l'agora, et autres pratiques scandaleuses, au sens propre  : qui renversent la pierre d'achoppement de toute culture. Après quoi on pourra s'en prendre aux interdits, faire voir leur inanité, et vivre selon la nature.

Mais l'affaire est encore plus compliquée. La culture dominante de la Grèce antique, selon Diogène, se trompe du tout au tout, en jugeant honteuses la pratiques naturelles alors qu'elle n'exprime aucune honte envers ce qui est infiniment plus honteux : l'esclavage, le sexisme, le culte de l'héroïsme guerrier, l'enrichissement frauduleux, la rivalité politique, le lucre et le luxe, l'affairement, le vice etc. D'où le retournement cynique : débusquer les avaricieux, les puissants, les rois, les riches, les glorieux, les ambitieux, les exposer à la raillerie, à l'injure, à l'aboiement, à la morsure, au ricanement, bref leur faire découvrir cette honte qui doit provoquer un retournement éthique. Si le Chien aboie et mord c'est pour éveiller à la vie véritable. Socrate se voulait l'"aiguillon", la "torpille" de la conscience athénienne, Diogène sera son Chien sauvage.

Diogène psychanalyste ? Certes non à la manière de Freud, si bourgeois, si conservateur en matière sociale, mais plutôt à la manière de Groddeck et de Reich, qui ont porté très loin la critique de la culture. Ce que la conscience ultérieure a découvert, et que les Grecs ne connaissaient guère, c'est la culpabilité. Il nous apparaît que la honte est le premier moment - celui du regard - d'une aliénation qui se poursuit en profondeur, et qui prend ultérieurement une forme encore plus pernicieuse, plus difficile à combattre, à peu près inexpugable, sous les auspices obscurs de la culpabilité. J'ai  honte tel que j'apparais à l'autre, cela peut se travailler, mais je me sens coupable, plus profondément, et je ne sais de quoi, quand c'est toute la logique du désir inconscient qui vient à agir la vie psychique, et alors il est bien plus difficile de s'en sortir. C'est pourquoi les gesticulations de Diogène, pour éclairantes et utiles qu'elles soient, ne me semblent plus convenir à une théorie et une pratique modernes de la culture.