Je n'ai pas de maître. Depuis longtemps je me suis entouré de philosophes et de poètes, presque tous décédés, dont je me sens l'ami, mais qui ne peuvent évidemment répondre à ce don d'amitié. Ce qui en fait une amitié à sens unique, très étrangère au principe d'amitié qui suppose la réciprocité, et, en sus, une certaine égalité. Je sais qu'il existe certaines associations, comme "Les amis de Montaigne" et autres, mais je n'ai jamais, sérieusement, envisagé d'en faire partie. Mon amitié est toute particulière et privée, et n'exige en rien une position publique, ou un engagement solennel. Ce sont de grands amis, ou si l'on veut, des amis grands, par la qualité exceptionnelle de leur caractère et de leur pensée, à laquelle je ne saurais nullement prétendre. Mais il se trouve que je vis en quelque sorte en leur compagnie, par la fréquentation régulière, l'estime, et par je ne sais quelle secrète accointance qui me les rend chers entre tous. Souvent je m'y réfère, et jusque dans ces textes publiés ici, où je voyage de l'un à l'autre, jamais lassé, jamais exlusivement fixé à quiconque, infidèle en somme dans la fidélité même, nomade par tempérament et par principe : je n'aliène ma liberté à aucun d'eux, je me réclame de chacun d'eux, et ne tourne le dos à aucun. Amitié multiple en somme, qui me nourrit sans m'inféoder.

Il y a deux sortes de maïtres : ceux qui endoctrinent et ceux qui éveillent. Inutile de s'appesantir sur les premiers. Pour les seconds il y un paradoxe évident : dire à autrui de se réveiller et de s'affranchir, relève aussi d'une sorte de message contraignant. Dans l'allégorie de la caverne, chez Platon, on "force" le prisonnier des ombres à se lever, à quitter ses chaînes, et à marcher vers la lumière. Socrate y est présenté comme l'Eveilleur. C'est presque le sens du terme "Bouddha", l'éveillé. Mais Bouddha ne force personne : il explique la cause de la souffrance, et laisse tout un chacun choisir le chemin de la libération. Ni contrainte ni violence, c'est la raison seule qui est sollicitée, qui doit éclairer l'expérimentation personnelle. Nul ne peut faire le chemin à la place d'un autre : "Soyez à vous même votre propre lampe". Ce sont ces caractères-là qui me font aimer Bouddha, plus que le contenu de sa doctrine, qui, je l'avoue, ne me convient qu'à moitié. De manière générale les réponses de ces amis de pensée, que ce soient Epicure, Pyrrhon, Schopenhauer et d'autres, ne me satisfont jamais : elle ont valu pour eux, je suppose, elles ne valent pas pour moi. Par contre la manière radicale par laquelle ils commencent tous, montrant les causes et raisons de la mise en marche - qui l'ignorance, qui l'effroi, qui la crainte, qui l'étonnement - tous ces commencements absolus ne cessent de nous ébranler, nous appelant à changer, à renouveler notre vie.

Lorsque Kant écrit : "L'homme a besoin d'un maître" il pensait à la necessité de l'ordre politique, toujours hétéronome. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Nous nous interrogeons sur la possibilié de l'autonomie psychique et éthique. Peut-être, dans cette recherche de la liberté faut-il bien accepter, dans un premier temps, d'écouter le maître-éveilleur (supposé éveillé) qui nous met en demeure d'examiner nos fondements et nos impensés. Mais le risque est grand qu'il devienne, pour nous, un nouveau maître, ce qui fait que n'aurons changé que de prison. Auquel cas l'éveilleur n'est pas un ami, mais un gourou. Il n'est d'amitié vraie que dans la liberté. Aussi faut-il rompre avec le maître, ce qui signifie, non pas le rejeter, encore que cela ne soit pas exclu a priori s'il s'avère qu'il encombre plus qu'il n'allège, mais rompre la dépendance, le lien d'inféodation. Dans une de ces savoureuses histoires que collectionne la tradition bouddhique on raconte qu'un moine ne cessait de recevoir des coups de bâton que le maître appliquait généreusement. Lassé de ce traitement humiliant, le disciple s'en va, pour étudier et pratiquer chez un autre. Au bout de quelques mois il revient chez le premier, qui, le voyant, lève son bâton pour le frapper. Mais cette fois-ci le disciple est plus rapide, bâton levé, prêt à frapper. Le maître aussitôt jette son bâton, embrasse le disciple et le reçoit cordialement dans sa communauté.

Philosophie peut s'entendre, comme le remarquait Gilles Deleuze, sagesse de l'ami (philos), sagesse d'amitié (philia). Le rapport vrai entre philosophants n'est pas celui de maître à disciple, mais d'ami à ami. C'était l'inspiration épicurienne. Quand Epicure déclare qu'il faut, "à toutes voiles" fuir la "paideia", l'éducation ordinaire qui ne vise qu'à faire de bons citoyens, il a manifestement en vue une autre formation, qui ne peut réussir pleinement que dans le rapport amical du "sum-philosophein", le philosopher-ensemble.