Il est plus que vraisemblable qu'Epicure ait fréquenté divers philosophes dans sa jeunesse, et que l'influence la plus nette qu'il ait subie soit celle des oeuvres de Démocrite, qui l'auraient engagé définitivement à philosopher. Pourtant il se présente lui-même avec fierté comme un autodidacte qui aurait tiré de sa seule substance l'essentiel de sa pensée. Symboliquement il tire un trait sur le passé, il coupe la chaîne de la filiation, se sépare de tous les "pères", pour s'engager dans une voie éminemment personnelle. Il y aurait l'avant-Epicure, puis Epicure, revendiquant la place de fondateur ex nihilo.

On peut s'interroger sur une telle rupture, y voir un excès de prétention, et pourquoi pas une marque d'hubris mégalomaniaque. Peut-être. Mais cet acte est aussi un acte de naissance : si nous naissons de la relation biologique de nos parents, c'est à une autre naissance que nous sommes appelés, qui relève plutôt de la filiation symbolique. Dans les ordres traditionnels, tels qu'ils existaient dans les anciennes sociétés patriarcales et féodales, c'est la fidélité inconditionnelle aux normes et valeurs de la génération d'avant qui déterminait le comportement de la suivante, dans une continuité remarquable. Mais dans la Grèce des V et IV siécles, les choses changent : la tradition s'affaiblit, la continuité est brisée, la nouveauté - songeons aux Sophistes - acquiert droit de cité. C'est dans un contexte de troubles et d'incertitude que la philosophie apparaît et se développe. Les philosophes interrogent les mythes auxquels ils opposent de plus en plus fermement la conquête d'un savoir rationnel. La rupture est devenue une catégorie de la pensée, peut-être même sa condition. Les écoles de pensée se multiplient, chacune revendique le titre de vérité et propose son éthique particulière. On rompt avec la tradition, mais on rompt également avec les prédécesseurs : la suite continue de ruptures constitue une nouvelle et paradoxale continuité. Chacun se voulant original, il ne peut affirmer cette originalité qu'en se présentant comme un fils sans père, un fils né de soi, s'adressant à d'autres fils, condisciples incréés de la nouvelle vérité.

On peut dire aussi : un sujet sans origine, naissant telle une naïade fastueuse dans la mer de l'indéterminé, forme inouïe, quasi divine, comme Aphrodite surgie de l'écume. Mais Aphrodite avait un père, Zeus des nuages. Faut-il voir dans la philosophie un rêve tenace d'engendrement divin, sans médiation féminine - la pure génération symbolique - et sans la médiation du corps ? C'est bien cela que nous présente Platon dans le Banquet lorsqu'il distingue l'engendrement par le corps et l'engendrement par l'âme, l'Aphrodite commune et l'Aphrodite céleste. Quoi qu'il en soit, c'est toujours Aphrodite : "Divom huminumque voluptas/Alma Venus". Il me plaît de voir Lucrèce invoquer Venus au début de son poème, et non Jupiter, marquant par là véritable origine absolue.

Deux ordres très différents se bousculent : le premier est celui de la continuité symbolique, avec ses ruptures successives, qui dessine l'espace de la transmission, avec ses succès et ses ratages. Le ratage devient, dans la modernité, un modus vivendi, une constante. Se voulant absolument "moderne", novatrice et sans modèle, chaque génération nouvelle accomplit le "meurtre du père" dans la ritualité quasi indifférente d'un programme de révovation continuée. D'une certaine manière le voeu de la philosophie s'est accompli : on peut penser, lire, écrire, enseigner, rénover librement, et à grande échelle. Ce que donnera à terme cette révolution permanente nul n'en sait rien. On peut espérer le meilleur ou craindre le pire. Et puis il y a un ordre souterrain, celui où rien ne change, je dis "ordre" par commodité de langage, car il s'agirait plutôt du chaos, ou de la nature, que l'on peut voir tantôt comme l'Aphrodite souriante de Lucrèce et de Botticelli, et tantôt comme Méduse, ou Perséphone, reine des Enfers. Toutes ces images sont vraies, en même temps, également séduisantes et terrifiantes.