Considérant l'ordre astral dans lequel nous vivons, ce petit coin de galaxie où a pu apparaître cette exception qu'est l'organique, on peut être tenté de croire que l'ensemble de l'univers présente un ordre général, d'y projeter notre besoin de sens, et de former de belles idées anthropologiques telles que l'harmonie ou la finalité. Or, écrit Nietzsche, "le caractère du monde est au contraire celui d'un chaos éternel, non du fait de l'absence d'une nécessité, mais du fait d'une absence d'ordre, d'enchaînement de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine" (Gai Savoir, 109).

Il s'agit pour lui de pousser à son terme le processus de dédivinisation, de démystification qu'il a décidé de mener : il ne suffit pas de déclarer que "Dieu est mort", il faut encore traquer les "ombres" dans lesquelles survit sa puissance déchue, ces idées d'origine religieuse, comme l'harmonie cosmique, la finalité du processus vital, et soutenir avec force que la vie est "une varitété de mort, et une variété très rare."

Le chaos n'est pas l'exception, mais la règle, fort paradoxale il est vrai, puisqu'elle suspend toute règle, au bénéfice d'un hasard absolu. D'où procède la possibilité d'un ordre local, comme celui de notre système solaire, qu'on aurait grand tort d'extrapoler à l'ensemble et de tenir pour la règle du Tout. La seconde exception est celle de la vie, elle aussi infiniment improbable, dont pour l'instant on n'a trouvé nulle autre apparition qu'ici, sur notre planète. Et même si, par fortune, on en dénicherait quelque part, sur une très lointaine planète de l'immense amas galactique, elle n'en resterait pas moins une exception rarissime, au regard des inconcevables immensités vides, pierreuses et gazeuses, qui se distribuent aléatoirement dans le vide infini.

Déjà Lucrèce parlait de la "mort éternelle" - la non-création, la stérilité éternelle d'une matière inanimée, d'où, par suite de combinaisons imprévisibles, en des lieux et des temps indéterminables, surgissent ça et là des formes animées. Que ces considérations puissent offenser une sensibilité poétique et mystique, rien de plus évident. Nous perdons toujours avec regret et nostalgie les images bienheureuses de notre enfance, lorsque nous sommes mis en contact avec la "dure réalité". Nous aimerions penser et adorer le "deus sive natura", et voir un dieu à l'oeuvre dans le tonnerre et les éclairs, ou, à défaut, car enfin nous ne sommes plus des enfants, considérer la nature globale comme une divinité impersonnelle - mais cela même nous est à présent refusé, nous qui voyons en toute chose agir des forces élémentaies, sans intention, sans cause assignable, et sans finalité.

On ne vient de nulle part, on ne va nulle part, on fait un petit tour, et puis on s'en va.