Examinant en médecin la "constitution" originale de l'épicurien, son idiosyncrasie singulière, Nietzsche diagnostique une sensibilité extrême aux aspérités, aux aléas de l'existence, une irritabilté nerveuse qui le contraint à se resserrer sur l'essentiel, à tourner de dos à bien des aspects de la vie sociale qui menaceraient son équilibre. Par nature il rejette des excitants, les stimulants violents, les sources multiples de perturbation, afin de se protéger, de se bâtir un cosmos harmonieux, une citadelle contre l'insécurité - un Jardin aux abords immédiats de la ville. Proximité et distance, en tout cas une distance suffisante par rapport aux folies publiques et politiques, à défaut de pouvoir vivre en pleine nature. Car il estime malgré tout que la nature sauvage ne convient pas à un homme véritable, voué aux oeuvres de l'esprit, amant des Muses, disciple d'Apollon. Option semi-ascétique, indispensable à tout créateur, dont Montaigne encore se fait l'écho : "C'est ce qu'ont fait jusqu'à présent tous les hommes voués au travail cérébral" (Gai Savoir, 306).

Nietzsche oppose fortement l'épicurien et le stoïcien. Le premier est tout en délicatesse, et se donne à lui-même le mode de vie adapté à sa nature ; le second "s'exerce à avaler cailloux et vers, tessons, scorpions, à ignorer le dégouût". Il est d'une nature plus héroïque, se faisant fort d'imiter Héraklès, de s'exhiber en public dans une forfanterie de vertu, histrion de sa propre comédie. S'il est vertueux, il faut que cela se sache, car cela seul donne du prix aux efforts consentis. Il joue la star : voyez comme je suis héroïque, voyez comme je suis heureux. Car, c'est son poncif, la vertu c'est le bonheur ! - Et là dessus l'opposition entre les deux écoles, ou mieux entre les deux tempéraments, apparaît de manière flagrante : l'épicurien se retire, se resserre sur soi, cultivant la contemplation ; le stoïcien joue les matamores sur la place publique, se nourrit des applaudissements, s'érige lui-même en héros de la moralité. Le premier rejette les causes de trouble et jardine le plaisir ; le second s'exerce à tout supporter et se pose en modèle. 

"Epicure - oui, je suis fier de sentir le caractère d'Epicure comme nul peut-être ne le sent, et de goûter, en tout ce que j'apprends de lui, en tout ce que je lis de lui, le bonheur d'un après midi de l'Antiquité (...). C'est le bonheur d'un oeil qui a vu s'apaiser sous son regard la mer de l'existence, et qui ne peut dès lors se rassasier de voir cette surface chatoyante, cet épiderme délicat et frisssonnant ; il n' y eut jamais auparavant telle modestie de la volupté". (Gai Savoir, 45)

On sait que cette tendresse pour Epicure n'est pas le dernier mot de la démarche nietzschéenne, mais il m'est agréable de penser et de voir que Nietzsche s'est, un temps, laissé séduire par cette personnalité hors du commun. L'épicurisme est certes pour Nietzsche une éthique "décadente" qui exprime à sa manière poétique et idyllique un affaiblissement du tonus vial, mais il a sur le Christianisme à venir toute la supériorité intellectuelle du Grec sur le chrétien.