La souffrance est le fait de supporter. C'est la leçon de l'étymologie : subferre, porter sous. D'où subir. Et par extension : douloir. Malheureusement le verbe douloir (dol, douleur, deuil) est tombé en désuétude, si bien que je ne puis dire : je deuls, et je me rabats sur : je souffre. Ce qui entraîne la fâcheuse identification de la souffrance à la douleur. Pourtant la souffrance n'est pas forcément douleur. "Souffrez, Madame, que je vous baise la main!" - Bien des dames aimeraient volontiers que l'on leur parle ainsi !

Nous avons défini la douleur comme l'émoi pénible qui résulte de l'effraction d'un agent dans la sphère du moi, entraînant une "passion", un "pâtir", un "pathos" de déchirement, voire de mutilation : douleur lors de l'arrachement d'une dent, d'une blessure, d'une perte psychique - d'un deuil, douloir du deuil. La catégorie de la souffrance est bien plus large, plus indéfinie, plus englobante. On peut souffrir de mille choses fâcheuses sans pour autant devoir conclure à la douleur. On souffre d'abord dans la mesure où on supporte, et par nécessité on supporte d'innombrables choses fâcheuses : le mauvais temps, la fatigue, un travail sans joie, un mari grincheux, des impôts à payer, des personnels politiques indigents et incapables, un climat délétère, le bruit, les vapeurs d'essence - sans parler des dispositions intérieures, des changements d'humeur, des désirs insatisfaits, de la frustration chronique, des émotions mal digérées, et ainsi de suite. La gamme est inépuisable, autant qu'à l'inverse les causes et les occasions de se réjouir.  A certains moments cette masse confuse de souffrances diverses et polymorphes se concentre, se densifie, et alors la souffrance, effectivement, devient douleur : épuisement nerveux, effondrement. Dès lors il est un peu tard pour prendre des mesures de protection, il faut se soigner d'urgence. 

La souffrance ainsi comprise est une composante quasi permanente de la vie, peu sensible en période d'euphorie ou de joie continue, mais évidente en régime moyen, et qui vire à la douleur en période d'hypersensibilité thymique. Dès lors la question devient : pourquoi la souffrance accompagne-t-elle le chemin de la vie, pourquoi sommes-nous affligés de cette compagne indésirable qui nous gâte le plaisir de vivre ?

La première réponse tient à l'organisation sensorielle du vivant. Tout organisme est réceptif et émissif. Il reçoit des informations, des stimulations innombrables, dans lesquelles, s'il veut survivre, il lui faut faire un choix, recevant celles qui lui servent,  se fermant à toutes les autres. C'est la notion de "monde", telle que l'on établie les éthologistes. Il y a le monde de l'abeille, celui du chien, celui de la baleine, etc, autant de mondes distincts et sans rapports directs entre eux. Il y a donc aussi le monde de l'humain, mais celui-ci est fortement artificiel. Nous sommes bombardés sans cese de stimulations quasi inassimilables, indigestes, qui finissent par produire une sorte de monstruosité informative qui n'in-forme rien du tout. Il devient urgent de se protéger de cette gabegie planétaire, car autrement on peut souffrir à l'infini de tout ce qui se passe dans le monde, à Java, en Californie, au pôle Sud, et pourquoi pas sur la planète Mars ? On me rétorquera qu'il faut bien s'informer, et partager la vie du monde. Soit, mais quand vous serez malade, que ferez-vous ? Que chacun voit ce qu'il peut digérer et accepte l'idée qu'il ne peut tout savoir - d'autant qu'il peut mesurer chaque jour sa relative impuissance à se servir de ce supposé "savoir".

Il y a les souffrances au travail : horaires, rendement, subordination. Elles peuvent être compensées, dans le meilleur des cas, par des satisfactions réelles. Cetains ne vivent que pour le travail, il faut croire qu'ils s'y expriment de manière positive. Mais on ne peut empêcher que certains matins soient difficiles. Il y a les souffrances de la vie civile, règlement innombrables, limitations de toutes sortes. Même la vie privée apporte son lot de frustrations. Freud a fort bien parlé de tout cela dans son "Malaise de la civilisation" et j'y renvoie le lecteur.

Ce qui m'intéresse bien davantage c'est la souffrance dans la vie psychique. C'est d'ailleurs à celle-là que s'adressent toutes les sagesses traditionnelles, chaque auteur proposant sa recette de bonheur : apatheia kunique, ataraxie épicurienne, euthymie démocritéenne, adiaphoria pyrrhonienne, et en Orient, nibbâna bouddlhique. Dans tous les cas il s'agit de réduire la souffrance, ce qui montre bien que tous ces auteurs, et beaucoup d'autres, s'ils sont en désaccord sur les remèdes, sont unanimes à considérer la souffrance comme une donnée fondamentale de l'existence, un mal universel dont il faudrait guérir. Dans Lucrèce il y a un beau passage, où, considérant l'humain, il le décrit comme un vase percé : quels que soient les biens qu'on y verse, richesse, beauté, jeunesse, fortune, gloire et santé, toujours ces biens coulent et s'écoulent, et le vase reste perpétuellement vide. Ce que nous désirons s'échappe immanquablement, le temps emporte tout, et nous mourons vides et nus comme au premier jour. Voilà qui ouvre une autre perspective sur la souffrance : elle est constitutionnelle chez l'homme socialisé, inscrit dans l'orbe de la culture, et comme il est impossible de revenir à l'état de nature, c'est dans le régime de le vie socialisée qu'il faut trouver la solution. On mesure dès lors toute la difficulté  : comment être soi quand tout nous détourne de soi ? Le Moderne, conrairement à l'antique, a compris que le bonheur est imposssible, et que la seule chose que l'on puisse faire est de réduire tant bien que mal la souffrance, sans rêver de la supprimer.