La douleur est un mal, d'abord parce qu'elle fait mal : c'est une effraction qui compromet momentanément ou durablement l'unité de l'organisme physicopsychique. Ainsi d'une bessure, d'un choc, d'un événement, qui déchirent la peau sensible du corps et du moi - car dans cette affaire il est bien douteux que l'on puisse séparer le corps et le moi, tant il est vrai que le moi est avant tout "l'idée du corps", sa perception sensible et psychique. Voyez comment l'enfant, lors d'une petite blessure du doigt, se sent comme emporté dans un tourbillon d'angoisse, comme s'il allait, avec trois gouttes de sang, se vider de soi. Certains adultes, fort courageux par ailleurs, se pâment d'effroi pour une piqûre. Heureusement, avec le temps, on s'aperçoit que les blessures cicatrisent, que l'unité se reconstruit tant bien que mal. Mais avec la vieillesse la reconstruction est plus aléatoire : ce qu'on perd est perdu, comme la puissance sexuelle, ou l'usage de tel membre amputé. La perte occupe une place à part dans le vaste champ de la douleur, qui nous confronte à la puissance souveraine du temps, qui emporte tout, nos parents, nos amis, nos proches, et nous même pour faire bonne mesure.

Il y aurait les effractions qui se réparent, et celles qui ne se réparent pas : la perte est le pire des maux parce qu'elle est sans remède : on s'en accomodera comme on peut, avec un moi écorné, affaibli, qui ne retrouvera jamais la puissance perdue. Tout au plus peut on se détourner et investir d'autres pans de la réalité : "cultiver son jardin".

L'ami perdu ne se remplacera jamais. Certes on peut cultiver de nouvelles amitiés, mais jamais elles ne seront celle qui est perdue. Voyez Montaigne : sa vie après la mort de La Boétie, est une demie-vie, amputée d'un élément irremplaçable. C'est que la perte est vécue comme une mutilation, un déchirement, un équarrissage. On y survit, et encore pas toujours, mais à quel prix ? D'autres, il est vrai, s'en remettent plutôt bien, mais c'est qu'ils n'étaient guère attachés. 

Il n'existe pas de remède absolu à la douleur. Tout ce que peuvent la médecine, la psychiatrie et la philosophie c'est de colmater le mal : analgésiques, anxiolytiques, antidépresseurs pour la médecine, contredépresseurs pour la philosophie. J'entends par là des activités intellecturelles qui favorisent une élévation au dessus de la douleur, par le travail, la contemplation et la méditation. Quand l'esprit est totalement absorbé dans ces activités, la douleur est partiellement neutralisée parce que le cerveau ne se concentre que sur un seul objet à la fois. J'utilise fortement ce remède, qui s'avère souvent efficace. Mais j'avoue sans ambage qu'il ne fonctionne que si la douleur est relatiivement modérée. Au delà d'un certain seuil il ne reste que le secours de la pharmacopée pour supporter le mal. 

On en est là : l'homme est soumis aux aléas de la fortune, aux accidents d'une réalité englobante, aux turpitudes de son propre corps. Nul n'a trouvé à ce jour le moyen de ne pas souffrir, et il n'est pas sûr du tout qu'une telle trouvaille, si elle était commercialisée, soit vraiment une bonne chose.