Il me semble tout à fait impropre de parler d'une "morale" épicurienne. Le discours d'Epicure n'est pas moral, mais médical. Il déclare expressément que la philosophie est "la médecine de l'âme", que c'est là sa raison d'être, et que le projet du philosophe est de combattre la souffrance : "aponie", absence de douleur physique, laquelle relève de la médecine des corps, et "ataraxie", absence de troubles dans l'âme, qui relève de la philosophie. Que les moyens qu'il propose - en un temps où n'existait pas encore la chimie scientifique - puissent paraître insuffisants, cela n'enlève rien à la noble intention de soulager l'être souffrant, que nous sommes tous peu ou prou. Il procède, comme le médecin, par répérage des symptômes, analyse généalogique (d'où viennent les troubles), diagnostic, et prescription de remèdes. Que ces remèdes puissent paraître un peu rudes, voire ascétiques (tempérance, réduction des désirs) c'est à chacun de déterminer l'ampleur et l'intensité de la pharmacopée, en fonction de la gravité des troubles. En tous cas je ne vois là rien qui ressortirait à une condamnation morale ou à une culpabilisation : le plaisir est un bien en soi, c'est son usage qui peut être source de malheur., à la manière d'un aliment qui nourrit le corps en proportion juste, mais le pourrit par l'abondance et l'immodération. De même pour les plaisirs sexuels, qui, en soi, n'ont rien de condamnables, mais qui peuvent gâter la santé par l'excès, ou aliéner la liberté par l'attachement passionnel.

Relisons cette étonnante maxime : "Si les choses qui produisent les plaisirs des gens disssolus dissipaient les craintes de l'esprit au sujet des phénomènes célestes, de la mort et des douleurs, et enseignaient en outre la limite des désirs, nous n'aurions rien à leur reprocher, à eux comblés de plaisir de toute part, et ne recevant de nulle part ni la douleur ni le chagrin, ce qui est précisément le mal" (Maxime Capitale, X)

"Nous n'aurions rien à leur reprocher" ... Aucune condamnation morale. Si la débauche nous rendait heureux nous aurions raison de choisir la débauche ! Les Chrétiens ne s'y tromperont pas, qui traîneront Epicure dans la boue, comme les vertueux de toute farine. Les débauchés ne sont pas moralement coupables, simplement ils se trompent de régime, comme les goinfres, les alcooliques, les drogués et la cohorte des gens qui s'imaginent que le plaisir n'a pas de limite physiologique, et qu'on peut reporter à l'infini les bornes de la jouissance. Dans un langage plus moderne je dirais qu'Epicure énonce la loi du réel : le corps a des capacités finies, la jouissance est partielle, mais réelle, et l'on peut expérimenter un bonheur à notre mesure, à la condition expresse de renoncer à l'illimité. D'où cette insistance sur les "limites de la chair" opposées aux rêves d'un désir illimité - exprimés dans le vocable cent fois répété d'"opinion creuse" ou d'"opinion vide". En fait ce n'est pas le corps qui est malade, il connaît parfaitement ses possibilités et ses limites, c'est l'esprit avide d'absolu, de pouvoir, de puissance, et de jouissance illimitée qui rend le corps malade en détériorant son équilibre naturel. D'où l'évocation, peut-être irritante, d'un régime de tempérance, d'une thérapeutique de la modération, d'une hygiène de la retenue.

Je ne sais si par ces mesures on peut atteindre l'ataraxie. Moi même je n'y parviens pas. Mais l'état actuel de la médecine, et de la psychiatrie, met à notre disposition de puissants moyens de corriger les aléas de l'humeur, dont nous savons aujourd'hui qu'ils puisent leur source dans des déséquiibres très profonds de la mécanique cervicale, et que les remèdes classiques ne peuvent corriger. Nulle conscience, nulle volonté, nulle connaissance psychologique ne peuvent y rémédier - pas même la psychanalyse. Il y faut l'action chimique. Je serais porté à penser qu'Epicure lui-même, s'il vivait aujourd'hui, n'hésiterait pas à recommander l'usage des psychotropes s'il est patent qu'eux seuls puissent réduire la douleur. Ici encore, nulle préoccupation morale : raisonnons en médecin. La douleur est un mal, et de plus inutile et toxique, capable de transformer la vie en cauchemar. Alors n'hésitons pas à prendre les seuls remèdes qui nous rendent l'existence supportable.