Poursuivant mes lectures exégétiques sur le Kunisme, je lis ceci (DL, VI, 38) :

                 "Sans cité, sans maison, privé de patrie

                 Mendiant, vagabond, vivant au jour le jour"

- telle pourrait-être la devise de Diogène et de ses successeurs. Mais le but de tout ceci ? L'Autarcheia, la vertu de se gouverner soi-même par soi-même, sans dépendre du dehors, ou du moins le moins possible : donc réduire ses besoins, supprimer les désirs non naturels et non nécessaires, vivre nu comme un chien - et voilà le Chien promu au titre de modèle philosophique ! Mais un chien sauvage s'il vous plaît, et non point ces pauvres hères enchaînés au bout d'une corde, glapissant pour obtenir subsistance, plus dépendants que le plus malheureux des esclaves. Un Chien céleste en quelque sorte, naturel par ses besoins élémentaires, mais divin comme la constellation du même nom, qui brille au plus haut des cieux ! A vrai dire Diogène relie assez prestement le plus bas et le plus haut, l'animalité et la divinité, en s'empressant de rabaisser et d'humilier cet indigne intermédiaire qu'est l'humanité, accablée de souffrances et de craintes, incapable de bonheur et de vertu, errant sans boussole dans le désert aride de l'existence. Rarement on aura fait un tableau plus misérabiliste de la condition humaine. - Ce qui en soi n'est pas faux, à mon avis, mais ici avec une tonalité dépréciative, un accent moral de culpabilisation qui me semble douteux. Pourquoi tant de haine ?

L'autre grande vertu kunique, liée à la précédente, c'est l'Apatheia - qu'il ne faut surtout pas traduire par apathie, qui en français exprime à présent une sorte d'immobilisme, d'inertie et de faiblesse congénitale de la volonté. Car la volonté est ce qui exprime le mieux le "tonos", la disposition tonique du kunique. Apatheia désigne la capacité, acquise par un long et pénible entraînement physique et mental, par lequel le sujet apprend à ne plus souffrir (pathos) de ce qui est source, pour tout un chacun, de peine, de douleur, de privation, de manque, soit de par l'action de la nécessité (les besoins) soit de la Fortune (esclavage, pertes, maladies etc) soit enfin de nos désirs immodérés et illimités, et de nos craintes absurdes (crainte des dieux, du châtiment infernal etc). Ne plus souffrir, cela serait le bonheur, en principe accessible à tous, pour peu qu'on le veuille. Médecine amère et radicale : je crains qu'à ce régime on ne meure de sa guérison ! 

La vraie question est : qu'est-ce-qui soustend ces décisions de vertu éthique ? Quelle est la conception philosophique de base qui implique ces étranges développements ? Une première réponse est donnée par l'opposition, absolue, entre la phusis et le nomos, la nature et la coutume. Diogène veut faire "de la fausse monnaie" c'est à dire renverser de fond en comble les institutions juridiques et politiques, les moeurs et les usages, qui selon lui sont radicalement mauvais, vicieux, antinaturels. D'où un programme politique, exprimé dans un ouvrage perdu, "La République", où il recommandait la totale liberté sexuelle, la communauté des femmes et des enfants, l'inceste et même le cannibalisme - si l'on en croit les propos des commentateurs, sans que l'on sache au juste si c'était pure provocation ou programme raisonné. En tout cas on voit clairement l'intention : il faut renverser l'ordre social qui brime la liberté pour s'en remettre à la phusis, le pur état de nature. C'est là, je suppose, le fin mot de son éthique et de sa politique : la nature, comme fondement universel et unique de toutes les conduites humaines, comme il l'est pour l'animal, et pour le dieu, considéré comme autosuffisant, bienheureux, sans manque ni aspiration, idéal théorique du kunisme.

Déjà les Anciens relevaient l'orgueil de Diogène, et c'est d'un orgeuil assez manifeste que de vouloir égaler le dieu. A défaut, pour le moins, on prendra comme modèle HéraKlès, né d'un dieu et d'une mortelle, qui dans ses douze travaux manifeste l'énergie indomptable de la volonté, et mérite largement le culte qu'on ne cessera de lui vouer. S'il n'est Zeus, Diogène sera l'Héraklès des Grecs, incarné dans la figure d'un clochard armé d'un bâton, traînant besace, et vêtu d'une bure, promenant à l'occasion une lanterne allumée en plein jour, et clamant à la cantonnade : "je cherche un homme"!