"La mort n'est rien par rapport à nous", cela signifie qu'elle est absolue, qu'elle ne laisse rien subsister de ce que nous fûmes, qu'elle est constitutivement un non-rapport. Quans elle est, nous ne sommes plus. C'est ou tout l'un, ou tout l'autre : pas de vie dans la mort (donc pas de survie, sous nulle forme), pas de mort dans la vie. De là une double figure du malheur. Dans l'une on croit ne pas mourir tout à fait, on fantasme des formes de vie dans l'au delà, on imagine un tribunal funèbre qui châtiera les fautes ou élira les justes : d'où ces morales de la contrition, de la culpabilité qui empoisonnent la vie en répandant les miasmes putrides de la mauvaise conscience. L'autre qui injecte le souci de la mort dans la vie présente, cultivant l'angoisse de la finitude, rabattant la vie sur la rumination macabre de la mortification. Deux figures liées entre elles puisque dans les deux cas on considère l'existence comme un simple passage vers "la vraie vie" qui serait ailleurs. Dépréciation principielle, qui procède d'une erreur de jugement (Epicure) ou du nihlisme vital (Nietzsche).

Si l'on veut sauver la vie, sauver les possibilités du plaisir, sauver l'énergie vitale, il faut affirmer le caractère définitif et absolu de la mort. C'est le paradoxe épicurien : plus je parviens à comprendre que la mort est la coupure absolue, plus je libère la vie des poisons de la mort - des représentations funèbres qui empoisonnent l'existence. Ce terme d'empoisonnement est à prendre au sens strict, physique : c'est un toxique, une inflammation, une gangrène qui ravage l'organisme à la manière d'une contagion, d'une peste : la peste d'Athènes qui conclut le livre VI de Lucrèce. Les mauvaises représentations ne sont pas seulement des images mentales et des idées, ce sont des corps subtils qui menacent l'équilibre global. On les combattra avec des anti-corps, on injectera dans l'organisme malade des contre-poisons, les pharmaka, ces remèdes physico-mentaux qu'Epicure s'est efforcé de concevoir et d'enseigner. Contre la dépressivité de la conscience religieuse, qui anticipe le châtiment - l'allègre affirmation que la mort est sans appel, et sans suite. Contre la culpabilité, l'affirmation de l'innocence du devenir. Contre la peur des dieux, la représentation apollinienne du divin qui ignore nos passions, nos désirs et nos craintes, qui est heureux par soi et en soi, et qui n'a que faire de nos objurgations et de nos sacrifices.

Donner de justes représentations pour combattre les mauvaises n'est que le premier temps de la thérapeutique, un remède de l'immédiat, qui ne prendra sa pleine efficacité que par la connaissance raisonnée. La physique vient renforcer la thérapeutique, et la fonder en vérité. Elle enseigne la mortalité de tous les composés physiques, ramène l'homme aux lois universelles de nature, expliquant que tous les corps, nés de combinaisons physiques aléatoires, retournent fatalement au tourbillon universel, et que l'homme, tout en étant ce qu'il est, n'occupe pas un position exceptionnelle dans l'univers. 

L'épicurisme procède à un resserrement spectaculaire : "vivez dès aujourd'hui, n'attendez à demain" dira Ronsard. Seul le moment présent est pleinement réel - si nous ne le gâtons pas par l'affairement social, la rumination morose du passé, la nostalgie ou les vaines préccupations d'un au delà chimérique. La formule est facile, surtout dans les bavardages d'une vaine opinion éprise de solutions toutes faites, mais sa compréhension pleine et entière exige un franc effort de pensée, une sorte de renversement théorique et pratique, beaucoup plus difficile, tant est forte notre tendance à suivre nos désirs d'illimitation. Aussi faut-il y revenir sans cesse, et, comme le recommande Epicure lui-même, méditer avec persévérance.