Envisager sa propre mort comme une certitude imparable ne me semble pas une chose impossible. Surtout si lors d'une opération périlleuse, et de nombreuses complications adjacentes, vous avez frôlé la catastrophe. Après cela la vie vous semble bien différente, essentiellement incertaine et précaire. Vous développez une sensibilité de rescapé, considérant toutes choses sous l'angle de l'impermanence : tout ce que vous vivez pourrait ne pas être, il suffit pour cela d'une petite modification vasculaire, d'un caillot, d'un arrêt cardiaque inopiné et imprévisible. Mais c'est aussi la chance d'apprécier plus âcrement, plus fortement tout ce que la vie vous donne encore, comme une sorte de gratification inespérée et miraculeuse. Epicure a raison : la mort n'est rien par rapport à nous. C'est tout d'un coup : ou vous vivez, ou vous n'êtes plus. Pas de tierce possibilité.

Mais cette admirable résolution éthique nous laisse sans ressources face à la mort d'autrui, et nommément à l'éventualité imminente de sa mort. Je peux bien me déterminer face à ma propre mort, mais je suis sans ressources pour envisager celle d'un être cher, comme une épouse, un enfant, un ami. Pour moi qui l'aime je ne sais comment l'aider à affronter cette éventualité, dans le cas par exemple d'une maladie grave, dont le terme peut survenir à tout moment. Plus encore, si le décès devait survenir, ici et maintenant, que deviendrais-je, s'il est bien évident que psychologiquement l'autre est une partie de moi, et qu'avec son décès c'est toute une part de moi-même qui s'en va, arrachée brusquement ? On a beau dire que je ne suis pas l'autre et que l'autre n'est pas moi, que c'est l'autre qui meurt et non moi, cette idée n'est que facile, démentie par les faits : dans un couple qui a affronté tant d'orages et traversé tant de tempêtes, allez donc savoir où s'arrête la subjectivité de l'un et de l'aure, où passe la frontière entre deux subjectivités liées depuis si longtemps ? Les sujets ont développé de profondes racines dans la terre, où elles s'entremêlent à plaisir, et dès lors l'arrachement de l'un entraîne dans l'autres de terribles blessures. C'est toute la problématique du deuil, où il faut accepter cette perte irréparable, et pourtant tenter de reconstituer une certaine intégrité personnelle. Il en résulte un moi amoindri, écorné, même si par la suite la vie peut reprendre son cours. Cela tous les endeuillés le savent d'expérience.

Ma propre mort et celle de l'autre sont deux choses très différentes. Pour le mourant tout disparaît d'un seul coup, et sa sensibilité, et sa pensée, et le monde avec lui. C'est un effacement. Ce qui fait qu'en un certain sens, il n'y a pas de problème de la mort : la mort n'est pas le problème mais la solution. Le problème est pour ceux qui restent. De même c'est la mortalité de l'autre qui fait mon problème : s'il meurt c'est moi qui reste. Ce qui fait que sa mort est vécue par moi comme une perte. Peut-être que ce genre de perte est infiniment pire, pour celui qui reste, que la perspective de sa propre mort.

Certains enterrent sans affects particuliers plusieurs conjoints successifs, renaissant indéfiniment des ces épreuves, à croire qu'ils ne se sont jamais attachés à personne, tirant de leurs contacts des satisfactions mesurées, dont ils font facilement le deuil. Ce sont vraisemblablement des personnalités narcissiques, plus attachés à elles-mêmes qu'à quiconque, comme ces chats dont on dit qu'ile aiment plus la maison que les personnes qui les nourrissent. Je sais bien par ailleurs que la philosophie antique faisait l'éloge de l'"autarcheia", cette vertu consistant à être autosuffisant, auteur de soi-même, et de ne point trop se lier, surtout en matière d'amour. Tout cela est beau. Mais psychologiquement cela ne tient guère, une fois qu'on écarte ce qui, dans cette proposition, relève de la comédie et de la montre, comme on voit chez les Stoïciens. Hé quoi, fait-il être insensible pour être homme ? Epicure au moins, tout en vantant l'autarcie, ne craignait pas de dire que le sage souffre autant que l'ami, si celui-ci est à la torture. C'est reconnaître une sorte de sym-pathie, de souffrir-avec, nullement condamné pour faiblesse, mais posé comme expression naturelle de la sensibilité. 

L'amour nous expose à souffrir. Si ce n'est aujourd'hui ce sera demain. Faut-il pour autant refuser de s'engager dans un lien d'amour ou d'amitié (entre les deux les différences ne sont que de convention, et le problème est le même) sous prétexte qu'on n'a pas envie de souffrir ? C'est le choix narcissique, lequel ne va pas sans illusion, lui aussi. C'est face à la perte que nous sommes désarmés. Mais de perte en perté, malgré nous peut-être, nous apprenons à isoler l'élément fondamental qui nous constitue comme singularité, qui ne peut pas se perdre tant que nous vivons, que seule la mort, enfin, emportera dans le Tout universel.