Pour la première fois je me pose une question troublante : après ma mort que devriendra ce blog, qui est, à tout prendre, mon oeuvre personnelle, celle à laquelle j'ai donné le meilleur de moi-même ? Certes, sauf catastrophe majeure, ces pages resteront accessibles quelque temps aux lecteurs curieux d'étrangetés, mais bientôt tout cela sera définitivement oublié, effacé par ces milliards de contributions qui fleurissent de par le monde, dans cette avalanche ininterrompue de nouvelles, de messages, de curosités de toutes sortes. Le livre résiste mieux, car une fois publié, il reste accessible. Mais un blog ?

Cette affaire m'oblige à un travail de conscience, car je vois que je ne consens pas à disparaître complétement : je veux bien que mon corps pourrisse dans la terre, qu'il ne reste rien de ce que je fus, et pourtant, je l'avoue à ma grand'honte, je désire qu'il demeure une trace de mon passage, autre que la simple génération d'enfants, que quelque chose de ma pensée demeure et trace un sillon, fût-il modeste, dans la conscience publique. C'est plutôt dérisoire, quand on songe aux oeuvres monumentales des quelques grands qui furent la gloire de l'humanité, mais à mon niveau c'est encore un voeu qui peut paraître légitime. Même le plus pauvre des paysans désire que son champ demeure et soit exploité par sa progéniture. On veut bien mourir, mais pas tout à fait. On ne peut guère assumer l'idée d'une disparition intégrale et sans reste. On veut avoir vécu, et que cela signifie quelque chose pour les descendants. Qu'une marque, qu'un signe, qu'un symbole enfin, témoigne post portem qu'un tel, ici, a marché sur la terre, a frayé sa route personnelle, et que sa vie n'a pas été totalement vaine. Les Romains ne disaient pas : "il est mort", mais "il a vécu". Litote bien sûr, que l'on interprète d'ordinaire comme un euphémisme inspiré par la crainte de la mort, mais qu'on peut interpréter aussi comme une profonde vérité : pour mourir il faut avoir vécu, et c'est cet "avoir vécu" qui est, en un sens, plus important que le mourir.

Epicure, à l'heure du trépas, recommande sa doctrine à ses amis philosophes, les priant d'en prendre soin autant que d'eux-mêmes. Ainsi fit Bouddha. Et Freud, plus sobrement, et plus anxieusement, s'inquiète du devenir de sa théorie des pulsions. Le fruit d'une vie de labeur, de recherche, d'enquête passionnée, pourrait-il s'envoler comme un peu de fumée ? 

Pourtant, c'est une bien vaine passion, surtout si l'on n'est ni Epicure ni Freud, et que les maigres contributions d'une vie ne méritent guère l'attention. Sans doute, mais c'est là juger à l'aune de la renommée, de la faveur publique, laquelle n'est pas forcément le critère auquel se soumet le sujet. Car enfin, c'est bien lui qui vit et qui meurt, et c'est là la seule chose qui compte. A ce point de vue nous sommes tous égaux, le génie et l'imbécile, et c'est mal juger que de juger selon les autres. Qui, en quelques heures de méditation impromptue, ne se demande pas : que vais-je laisser derrière moi ? Il faut être bien inconscient, volage et irraisonné pour dire  : après moi le déluge. Et si l'on ne laisse pas une oeuvre on laisse une image, un exemple. Comment ne pas se sentir quelque peu responsable de cet héritage ? Il faut voir que les descendants auront à se déterminer par rapport à cet héritage, et que parfois il est si lourd, si calamiteux, qu'ils en seront tout embourbés. 

Reste que de toutes les manières celui qui meurt n'a aucun pouvoir décisionnaire autre que celui que la loi lui accorde. Je fais un testament, mais les choses sont jouées à l'avance, pour l'essentiel. Je recommande mon champ à mon fils, mais lui décidera de le vendre et de filer en ville. Même le souverain ne peut durablement obliger son successeur. Le mort a toujours tort, pour la simple raison qu'il n'est plus là.

Il faut s'en remmettre à la bonne volonté de sa descendance. On ne peut rien de plus, sinon témoigner, tant que l'on vit, d'une certaine qualité d'être, qui à défaut de valoir comme modèle, peut se réclamer d'être un exemple. Un exemple ne contraint ni n'oblige, il est simplement ce qu'il est : une certaine manière singulière d'être, ou plutôt d'avoir été.