Voici quelques propositions simples : Epicure, Lettre à Hérodote, 38, 39.

"Rien ne naît du non-être.

Rien ne retourne au non-être.

Ainsi le tout était toujours tel qu'il est maintenant et il sera toujours tel : car il n' y a rien en quoi il change, puisqu'en dehors du tout il n'est rien en quoi, s'il y pénètre, il puisse se transformer."

 

Pour comprendre correctement ces propositions il faut bien voir qu'elles portent sur le tout en tant que tout, et non sur les formes internes qu'il recèle. C'est le tout qui ne change pas, parce qu'il comprend la totalité de ce qui est, qu'il n'est pas de dehors qui puisse l'affecter.

Nous sommes tentés, comme Modernes de concevoir ce tout comme l'univers. Mais l'univers qu'observe la science actuelle est limité dans l'espace - d'où l'hypothèse d'une pluralité d'univers qui permettrait de sauter la difficulté : qu'y a-t-il au de là des limites de notre univers ? Comment cet univers tiendrait-il dans un espace illimité ? Si l'on pose l'hypothèse de multiples univers on s'approche de la thèse d'Epicure : le tout est illimité et comprend une multiplicité infinie d'univers, qui ne sont en somme que des "mondes" particuliers dans un universel illimité. Il est vrai que cette idée, si on cherche à la visualiser par l'imagination, excède absolument les possibilités de notre esprit. C'est la raison seule qui peut, en se libérant de ces limites, poser une thèse conforme à la logique. Deuxième point : notre univers serait né à une date connaissable, à partir du vide quantique, et se développerait jusqu'à une date approximativement fixée pour s'éteindre inéluctablement. Là encore se pose la difficulté de l'avant, et de l'après. Les thèses récentes admettent la nécessité de poser un vide qui n'est pas vide, quelque chose comme une réalité infiniment mobile, irruptive, imprévisible dont les combinaisons seraient à l'origine des tourbillons cosmiques, et finalement du big bang, avec les conséquences que l'on sait : un univers en gestation, puis en décomposition. C'est admettre implicitement que cet univers n'est qu'une forme possible parmi des milliards d'autres, qui ont sans doute existé ou existeront encore dans une histoire dont il devient impossible de déterminer une origine et une fin. La thèse d'Epicure est limpide : l'illimitation dans le temps va de pair avec l'illimitation de l'espace. L'univers n'est pas le tout, mais une forme parmi d'autres des productions du tout.

A y regarder de plus près le tout c'est la nature elle-même, conçue comme puissance illimitée, comprenant la totalité de ce qui était, est et sera, sans origine ni fin, éternellement identique à soi comme totalité et unicité. Il n' y a que la nature, et la nature est tout. Cette idée peut nous sembler étonnante, elle ne l'est pas pour un Grec, qui pense toujours dans l'orbe de la "Phusis" - nous traduisons "nature", mais ce faisant nous perdons le caractère spécifique de cette notion omni-présente dans la pensée antique. Phusis : ce qui fait la la vitalité, la vivacité, la vigueur, la "vertu" énergétique d'un vivant, puis, par extension, de la "nature" entière. Nous avons perdu l'intuition vivante de cette notion en objectivant, en mathématisant le monde, réduisant la nature à une pure étendue géométrique (Descartes), à un chantier industriel, ou à une réserve de ressources exploitables. Sans contester un instant les exploits de la science je pense qu'il est possible de retrouver par l'intuition contemplative quelque chose d'essentiel : la vision instruite de la créativité infinie de la nature, dans la prolifération végétale, l'extrême variété des espèces animales, la protohistoire humaine, et, levant les yeux, dans l'ivresse galactique, le sentiment ineffable de l'immensité.

Parfois on se demande, en quelque moment précieux de méditation : quel rapport entre ma misérable condition mortelle, et les milliards de galaxies qui s'étendent dans le vide ? Pourquoi ces milliers de morts pour un pauvre lopin de désert ? L'intelligence, décidément, où est l'intelligence ?