Ce qu'on appelle le moi pourrait s'interpréter comme la somme des histoires que se raconte un sujet. Histoires intimes, histoires du passé et du présent, projections imaginaires vers un avenir inconnaisssable, histoires d'amour, de haine et de vengeance, de bonheurs arrachés, de malheurs ruminés, de traumatismes au long cours, de rêveries languissantes ou agitées, histoires interminables, histoires à n'en plus finir... Jusqu'au dernier jour de la vie, jusqu'au dernier souffle, le moribond rêve encore, s'acharne encore à rêver, à espérer, à craindre, à désirer. On aurait tort de se moquer, c'est notre lot à tous, c'est la marque spécifique d'un être qui n'est pas que de chair, qui a un esprit, dont la nature est de représenter ce qu'il sent et qu'il vit, de se représenter soi-même vivant, sentant et pensant. Que cette activité soit un peu ridicule, souvent répétitive et obsesssionnelle, c'est évident, mais il est impossible de ne pas penser, de "jouer à la grenouille" comme disent les maîtres Zen, de simuler un état d'absolue non-pensée. Donc ça pense, comme ça respire ou digère. Dont acte.

Notre hypothèse était : le moi comme la somme des histoires que se raconte un sujet. Mais quel est alors ce sujet supposé "raconter"? En pemière lecture il faut l'entendre comme sujet de l'énonciation, comme un agent, conscient ou inconscient, qui est à la source du récit, qui l'énonce comme en se parlant à soi-même. Mais cela n'est pas suffisant. Cela ne nous garantit en rien que ce sujet soit un vrai sujet, singulier, autonome, auteur de soi dans le récit. Très souvent ça parle tout seul, c'est la ritournelle des frustrations, des échecs, des ruminations, discours triste des passions tristes. D'ailleurs souvent le sujet se repère plutôt dans l'agacement qu'il éprouve envers soi-même, se reprochant in fine de s'être laissé aller à cette rengaine, aussi inutile que pesante. Il interrompt son monologue, coupe dans la répétition, décide de se détourner : c'est dans cette rupture qu'il fait acte de sujet et non dans le récit lui-même, qui s'imposait à lui plus qu'il n'était choisi.

Il y a une grande différence entre "ça raconte" et "je raconte".

La différence tient à ceci : rupture dans la répétition, positionnement d'un blanc, d'un hiatus, d'un vide qui rend posssible une ouverture, un déplacement, une nouvelle perspective. Cela se produit par exemple quand un tiers, au lieu d'adhérer au discours, de confirmer et d'approuver, lance une remarque en contre-point, ou de biais, qui rompt le fil et désarçonne le locuteur.

Vous connaissez l'histoire : deux moines marchent le long d'une rive quand ils aperçoivent une femme en difficulté au milieu de la rivière. L'un, fidèle aux enseignements qui interdisent de toucher une femme, reste immobile. L'autre plonge et tire la femme de l'eau. Ils reprennent leur marche. Quelque temps après, le premier reproche au second de s'être souillé en touchant la femme. "Comment, vous pensez encore à cette femme !" lui rétorque le second.