Aux commentaires avisés de plusieurs lecteurs, que je remercie au passage, je voudrais apporter ci-devant un modeste addendum :

 

En latin "altus" signifie aussi bien haut que profond. "Sacer" : saint, vénéré, auguste, mais aussi : maudit, exécrable. Le pharmakon, en grec désigne le poison aussi bien que le remède. On pourrait multiplier les exemples. D'un point de vue logique c'est incompréhensible : depuis Aristote, nous sommes attachés au principe d'identité : A=A, et encore : A ne peut être en même temps et sous le même rapport A et Non-A. Ces ambivalences et contrariétés internes au langage lui-même nous mettent sur la voie d'une logique archaïque, antérieure en tous cas, dont on peut tenter de retrouver les ressorts.

Pour altus, que la chose soit haute ou profonde, ce qui est désigné plus originellement que le bas ou le haut c'est l'éloignement, la distance immense qui nous sépare de l'objet, aussi bien physique ou mentale. Un site religieux est "haut", comme nos églises situés au sommet de la colline, au plus près du ciel. D'où peut-être l'obsession de construire en hauteur et de rivaliser à qui fera la tour la plus gigantesque. Le fond de la mer, le plus profond, évoque les déités marines, les monstres sacrés des abysses, le domaine de Poseidon. L'homme témoigne dans ces expressions et imaginations d'une peur primitive, mêlée de respect, pour les extrêmes, pour l'autre côté du monde et de la vie, pour ce lieu réservé où s'agite le monde des esprits. La même interprétation vaut pour sacer, car le sacré est de nature terrifiante et secourable, selon les cas. Terrifiant pour le profane qui doit respecter l'interdit, en aucun cas le toucher ou le voir (songeons à ce qui arrive à Actée lorsqu'il voit Artémis nue au bain), encore moins le manipuler - secourable lorsqu'on suit les rites, que l'on prie, que l'on se livre aux ablutions de rigueur, que l'on passe par la médiation de l'officiant qui seul a le pouvoir d'entrer en relation avec lui. N'oublions pas les sacrifices sanglants, qui sévirent si longtemps avant d'être expurgés et remplacés par des offrandes de fleurs et de miel.

Dans les deux cas, ce qui fait l'unité des contraires c'estun rapport topologique, l'exclusion hors du profane, la double polarité du sacré. Donc la distance entre le sacré et le profane. C'est la conscience, que l'altus comme le sacer sont d'une nature autre, opposée à l'ordre du quotidien où règne une logique de l'utile, de la satisfaction des besoins vitaux. Le sacré c'est le domaine de l'Autre (au neutre) : retiré, réservé, interdit, menaçant, redoutable, secourable.

Pour le pharmakon je suis plus hésitant. On pourrait penser que c'est la simple expérience pratique qui révèle que le remède peut être un poison (un médicament utilisé à tort) et que le poison peut être un remède (dans certaines circonstances, selon la dose). Mais là aussi j'aurais tendance à privilégier une autre explication : dans les époques lointaines, la maladie, son développement et sa guérison éventuelle, relevaient sans doute d'une interprétation religieuse, ou chamanique. Dans "Oedipe roi" la peste se déclare, paraît-il, comme punition d'un crime d'inceste. Le remède lui aussi relève de la même interprétation, dont Oedipe se fait d'ailleurs le champion malheureux, juqu'à se crever les yeux.

Ces ambivalences, ces contrariétes de langue, nous apparaissent à la fois comme des témoignages anthropologiques précieux sur une histoire oubliée, comme des traces préhistoriques, et, chez l'individu, lorsqu'il rêve, des signes patents de l'ambiguité de ses désirs : je désire une chose et son contraire, je les rassemble dans une image selon le processus bien connu de la condensation, espèce de mot-valise qui contient plus que ce que je peux en dire, ou tout autre chose que ce que je dis.

Héraclite serait-il un homme qui parle au plus près de l'inconscient ? Je dirais plutôt qu'il est extrèmement conscient des ressources et des pièges du langage, sachant déjouer les interprétations faciles et coutumières, pour nous introduire à la vision éclairante de l'"un différant de soi-même", séparant dans l'un ce qui s'oppose, et réunissant, selon une nouvelle logique, les contraires dans le rapport (logos) d'une unité inaperçue.