Je m'essaie à suivre Héraclite dans les sentes abruptes de sa pensée. Parfois je suis ébloui par une intuition soudaine, à rebrousse-poil, qui déroute la représentation, oblige à tourner le regard, non certes selon la logique surannée de la "conversion", mais sur le mode impromptu, imprévisible, d'une "subversion", regard de biais, comme celui que la mythologie prêtait à Apollon "au regard oblique". Faut-il reppeler qu'Apollon, avant de devenir le dieu policé des arts et de la musique - le dieu à la lyre - était, dans une tradition plus ancienne, homérique, un dieu redoutable, le dieu de l'arc qui décimait les armées. Une certaine étymologie, dont je ne saurais évaluer la justesse, fait dériver Apollon de "ap-holon", "celui qui détruit entièrement", avant que l'office de la mort ne devienne la spécialité d'Arès (Mars chez les Romains). Quoi qu'il en soit Apollon réunit en soi les deux principes contraires de la lyre et de l'arc, de la vie et de la mort : rien d'étonnant donc, à ce que Héraclite y fasse mention plus qu'à toute autre divinité, et que la symbolique propre de sa nature soit explicitement évoquée.

Considérons la fameuse phrase qui a suscité d'innombrables commentaires. Je vais tenter de l'éclairer à partir de ma prope vision :

"Pour l'arc le nom est vie, son oeuvre, mort".

La sentence n'est intelligible dans sa teneur propre que si l'on se souvient que le même signifiant (bios) renvoie également à deux signifiés bien différents. L'arc se dit bios, la vie se dit bios. Le nom de l'arc (bios) est vie (bios). Or l'arc est un instrument de mort. D'une certaine manière dans l'énonciation du signifiant on est conduit à entendre deux sens contraires, correspondant aux deux signifiés - qui sont antithétiques. Disant l'un (le lecteur peut entendre un des deux sens au choix) on occulte l'autre. Il en va ici comme dans la fameuse figure qui présente une femme que l'on peut voir, selon le point de vue, soit comme une vieille édentée, soit comme une accorte jeune fille - mais pas les deux ne même temps - alors qu'il est possible avec un effort, en tournant  le regard, de passer d'une représentation à l'autre. Entendant bios je vois ou l'arc, ou la vie. Mais les deux sont valides, quoique séparément.

Revenant à la symbolique d'Apollon, je peux le voir comme le dieu secourable, père de la médecine, amis des arts et de la beauté, soit comme le destructeur impitoyable des armées achéennes. Les deux sont vrais, et la lyre et l'arc.

L'autre contrariété du texte est plus manifeste : bios, la vie ; thanatos, la mort. 

On pourrait ajouter une idée supplémentaire, banale mais souvent inaperçue, que Schopenhauer, bien plus tard, mettra en lumière dans une formule saisissante : "la mort est le résultat proprement dit de la vie".  La vie produit la mort, puisque toutes choses coulent. Avec ou sans arc, le résultat est le même. La vie contient la mort comme immanence fatale et inévitable. La mort, à son tour, est nécessaire au maintien de la vie, à son renouvellement incessant (au niveau de l'espèce).

A partir de ce point il me semble possible d'esquisser un cheminement en trois temps, que l'on retrouvera dans plusieurs aphorismes d'Héraclite :

Premier temps : percevoir correctement :"Cela que saisit la vue, l'ouïe, la perception, c'est cela que moi j'estime le plus". Cela paraîtra évident à un esprit pressé, mais il faut, pour percevoir correctement, écarter toutes les notions accumulées par la tradition, l'opinion, l'intérêt etc.

Deuxième temps : repérer les contraires réels. Cela demande une interrogation critique du langage, qui ne dit qu'une chose à la fois, alors qu'il faut saisir le deux, poser les deux contraires dans la vérité de leur être : le jour n'est pas la nuit, la vie n'est pas la mort, la satiété n'est pas la faim etc C'est le moment de la distinction, de la disjonction, de la séparation qu'il faut mener à son terme, sans craindre de pousser la différentiation jusqu'à ses extrêmes.

Troisième temps, : alors seulement on peut saisir l'"un" qui commande le rapport des deux, selon la formule : l'arrangement invisible est plus harmonieux que l'arrangement visible. Il est impossible de parvenir à ce stade de la compréhension si l'on saute les étapes précédentes. On retomberait infailliblement dans une métaphysique de l'Un originaire ou totalitaire, ou dans la confusion. L' "un" dont nous parlons ici est l'oeuvre du logos : raison des contraires, rapport secret mais repérable, harmonie celée, parole qui révèle.

"Ils ne comprennent pas comment il dit en accord ce qui de soi diffère. A retourner le lien (harmonia) comme de l'arc et de la lyre"(Trad Bollack et Wismann).