Merci aux amis lecteurs qui me soutiennent dans cette démarche de connaissance, de jugement et de véracité. Ne pouvant être "vrais", à tous égards, au moins efforçons-nous d'être véraces, congruents, authentiques, ce qui déjà est un vaste programme, à peine accessible et praticable. Il n' y a au fond qu'une seule morale - j'hésite même à utiliser ce mot - c'est de s'efforcer soi-même à un dire sur soi qui ne soit pas du semblant, s'il est patent qu'un tel dire n'est en rien praticable dans la vie sociale. 

A y réfléchir de plus près, même le dire est problématique. La phrase est linéaire, les mots se suivent l'un l'autre comme les poules qui vont aux champs. "La première va devant. La seconde suit la première. La troisième va derrière. Quand trois poules vont aux champs, la première va devant". Malgré nous le discours s'organise selon les règles, et la pensée, enserrée dans le dit, a raté l'intention du dire. Et puis, autre difficulté, disant A je m'aperçois que j'aurais aussi bien pu dire Non-A, voire B ou C. Mon A est vrai, certes, mais à demi, retournable et ployable dans un autre sens. Il faudrait reprendre le tout, amender, corriger, nuancer, et nous voilà dans un galimatias inintelligible et proprement barbare. Mille fois, ayant fini mon texte, je suis pris de remords : fichtre, j'aurais dû dire cela, et cela encore, ajouter, retrancher, élaguer, enrichir. Mon texte est une toile trouée, une tapisserie effilochée et invendable, il faudrait, comme Pénélope, découdre et recoudre. Mais en quoi un autre texte serait-il plus adéquat, si le ratage est de structure, inévitable, consubsubstantiel à l'écriture même ? Montaigne, vers la fin de sa vie, n'écrivant plus d'essai nouveau, relit les éditions antérieures de son ouvrage, et se met à concocter d'innombables additions, qui finissent par surcharger le texte, et le rendre à peu près illisible. Effort pathétique - et significatif : aurait-il mille ans de plus à vivre, que son texte n'en serait pas davantage achevé. La pensée fuit comme de l'eau entre les doigts, mais la langue tout autant, ouverte par essence à l'infini, à l'inachevable.

On ne peut tout dire parce qu'il n'y a pas de tout. Rien ne se referme sur soi, "toutes choses coulent" (Héraclite : panta rhei). Il en résulte qu'il est bien vain de chercher à resserrer le réel dans un discours, que le logos n'est pas le discours du réel, mais un discours portant sur notre rapport de non-rapport au réel, et que le seul logos légitime est celui qui prend acte de cet impossible pour en tirer leçon de modestie. Le discours est pas-tout, l'être humain, qui parle, est pas-tout, et la philosophie c'est la leçon d'un pas-tout réfléchi et assumé.