A chaque nouvelle année on distribue les bons voeux à la cantonnade. Cela ne mange pas de pain, comme on dit, et puis c'est l'occasion de réchauffer nos amitiés, de souhaiter bonne santé à ceux qui souffrent, de manifester de la sympathie, réelle ou feinte. Pour le reste je m'étonne moi-même d'être si indifférent : l'année qui vient de s'écouler ne me laissera guère de souvenirs, et de celle qui vient je n'attends rien de particulier. Les ans se succèdent, se ressemblent, et tout va comme va le temps. Trop heureux si rien de catastrophique ne vient charger la barque. Il y a mille raisons de craindre, et autant d'espérer. Au total je soutiens qu'il ne faut ni craindre ni espérer. Laissons taoïstement faire le temps, d'autant que nul n'est maître du temps.

Ce matin je me demandais ce qui sépare fondamentalement Pyrrhon et Epicure, si l'on considère moins la théorie que l'idiosyncrasie de ces deux géants. Pyrrhon, qui a fait le voyage d'Asie avec Alexandre, parcourant les immensités désertiques de la Perse, de la Bactriane, juqu'aux rivages de l'Indus, qui est revenu sain et sauf de cette incroyable épopée, laissant même le Grand Alexandre mourant à Babylone, il faut l'imaginer comme un solide gaillard résistant à toutes les intempéries, à toutes les privations, à la faim, à la soif, à la chaleur torride, aux froids les plus cuisants, aux atrocités d'une guerre impitoyable, et capable de surcroît de se laisser initier aux secrets des mages, des yogis, des "ermites nus', ces gymnosophistes qui faisaient l'étonnement des Grecs. Cet homme était d'une résistance stupéfiante, et certainement d'une curiosité insatiable. Il sut confronter la sagesse héritée de Démocrite aux vues des penseurs de l'Inde, peser les différences, et en tirer une pratique et un enseignement absolument inédits. A l'inverse on imagine volontiers Epicure comme un homme délicat, souffrant de diverses maladies incurables, un nerveux qui fonde une philosophie à partir d'un affect somme toute négatif : le Phobos, la crainte, laquelle se spécifiera en deux registres canoniques, crainte des dieux, crainte de la mort. Toute l'affaire sera de trouver des remèdes à la crainte. Nietzsche, fin psychologue, repèrera immédiatement la spécificité d'Epicure : un "dieu des jardins", un souffrant qui fonde une école aux abords d'Athènes, qui reçoit des disciples, hommes, femmes, jeunes et vieux, organisant une vie retirée, une communauté d'amis adonnés aux joies de la philosophie. Tout Epicure est dans cette ultime lettre qu'il adresse à Idoménée où il témoigne des affreuses douleurs qu'il parvient à contenir au souvenir des jours heureux passés avec ses amis, à philosopher ensemble.

Quoi qu'on en pense chacun choisit ou fonde la philosophie qui exprime au plus juste sa nature, et d'abord sa nature physiologique. On n'imagine pas Epicure courir l'Asie, suivre un conquérant et proclamer l'égalité de toutes choses.

Voilà le vif : Epicure cherche à définir le préférable, pour rendre la vie aussi belle et allègre que possible. Donc il préférera la joie à la tristesse, le plaisir à la peine, la tempérance à l'ivresse, ou si l'on veut Apollon à Dionysos. Il connaît le tragique, mais entend le surmonter par la philosophie, qui, "par des raisonnements nous fait parvenir à la vie bienheureuse". Pyrrhon en est parvenu au point critique où le préférable lui-même est une illusion.  En se plaçant souverainement dans l'optique de l'infini, contemplant toutes choses dans leur provenance et leur déclin, il comprend qu'il n' y a aucun point de vue humain qui ne puisse se renverser en son contraire, qu'il n'existe aucun critère du vrai et du faux, aucune référence ultime qui puisse nous assurer d'une vérité, qu'il n'existe rien qui mérité le titre d'Etre - ni même de Non-Etre - et qu'en somme de tout discours on peut soutenir aussi bien qu'il est vrai, ou faux, ou à la fois vrai et faux, ou ni vrai ni faux, qu'en fait, on ne peut rien dire de fondé, et que croyant dire nous ne faisons que bavarder. De cela découle nécessairement la proposition qu'il est impossible d'établir un préférable en vérité, et qu'en somme le mieux est d'agir selon notre nature - ce qui, soit dit en passant, ne confère aucune validité à cette position, simplement c'est la moins mauvaise, les choses étant ce qu'elles - inconnaissables.

Il y a quelque chose de terriblement abrut dans Pyrrhon, qui fascina ses contemporains, au point qu'ils en firent un second Socrate et lui élevèrent des statues. Epicure lui-même, plus jeune de quelques années, s'informait souvent de Pyrrhon, et semblait l'estimer fort. 

J'aimerais avoir, de Pyrrhon, la souveraine liberté de pensée et d'allure, mais il est d'une trempe, pour moi, inaccessible. Je me retrouve plus volontiers en Epicure, dans sa douceur, sa modération, son amour des amis, la délicate sensibilité d'un homme qui souffrait beaucoup, qui écrivait beaucoup, et qui sut élever l'hellénisme à l'universel, répandant par le monde ses paroles, consolant ceux qui souffrent, apportant à chacun le réconfort de la juste pensée.