Plus on découvre moins on voit.

Cela pourrait illustrer la véritable nature de la connaissance, son mouvement et sa déconvenue. Mais que diable veut-on voir ?

Ce qu'on appelle la science, du moins pour les moins naïfs, devrait se reconnaître là, confirmant les intuitions fondatrices de Démocrite : de ce qui est réellement, nous sommes à jamais loin. Toute avancée génère de nouvelles obscurités.

Nous voici ramenés aux fondamentaux : le cerveau reptilien, la faim, la soif, la peur, la fuite et l'agression. Nous sommes des crocodiles, balançant entre la voracité et le sommeil pesant de la réplétion. 

Qu'est ce que le monde pour un crocodile ? L'élément liquide, le froid et le chaud, des proies. Chaque crocodile est pour soi le centre du monde, qui naît avec lui et meurt avec lui.

Nous cherchons à savoir quelle est l'illusion fondamentale, celle sur laquelle reposent et prospèrent toutes les autres. Elle est, avant toute chose, ici, dans cette nécessité vitale de poser un monde autour de soi, de le recentrer sur soi, pour survivre : percevoir le danger et l'opportunité, calculer la distance, tout rapporter à soi. Ce qu'on appelle sujet, avant toute autre considération, tient dans ce mouvement centripète, tout rapporter à soi, et dans l'extension limitée à partir de soi. Un sujet, un monde. Un ensemble de relations primaires, mais étonnament efficaces, déjà chez l'amibe, la cellule, le protozoaire. Voire les analyses de Uexkull sur le monde de la tique.

Nous y ajoutons mille complexités : un cerveau limbique - comme chez le chat, le chien, qui nous ressemblent tant - puis toutes les ramifications fantastiques du cortex, la représentation symbolique, le langage articulé, les constructions idéelles et sociales. Mais ramenez l'homme à la condition primitive du vivant, abandonnez-le dans la forêt épaisse, ou sur une banquise à la suite d'un krach aéronautique, quelle sera sa conduite ? Enfant, j'étais fasciné par Robinson Crusoë sur son île. Que devient l'humanité de l'homme après quinze ou vingt ans de solitude absolue ?

Tout cela pour tenter de formuler une idée simple : il y a une dimension de l'illusion qui est consubstantielle à la vie, entendue comme effort de persévérer dans son être, comme dit Spinoza. Illusion nécessaire, quasi impossible à arracher, à dominer, à socialiser. Je suis, donc le monde est. Mais "le monde" c'est cet environnement premier par lequel je puis me constituer comme élément vital, comme "sujet", coextensif à mon être. Evidemment, ce monde-là n'est jamais totalement sécure, il y a les autres prédateurs, il y a les tornades et les pluies, tous les dangers de la terre, de l'eau, du feu et de l'air. Périssant, chaque être vivant emporte son monde dans le néant.

"Après nous le déluge" aurait déclaré Madame de Pompadour. C'est assez juste en somme, sous l'angle étroit et un tantinet comique du narcissisme originaire. Victor Hugo, dans un élan plus grandiloquent, comme il aimait faire, se plaignait qu'avec lui meure un monde, ou pire encore qu'il lui survive, ce monde plus vaste qu'il ne connaîtrait pas, où il n'aurait plus sa place. Il est dur d'accepter de n'être qu'un passage du temps, une passade insignifiante entre le passé millénaire et le futur inconnaissable. 

Toute la philosophie se ramène à une proposition simple : faire passer la conscience de l'étroitesse ridicule du petit monde, celui de l'attachement princeps à sa vie personnelle, du narcissisme primaire, au monde plus vaste de la connaissance, de l'histoire et de l'univers infini. Décentrement gigantesque, pour lequel il faudrait peut-être un quatrième cerveau, délesté de l'obsession vitale.