Il est difficile de renoncer à quelque chose qui nous tient. Si le renoncement est voulu, il a peu de chance d'être effectif. En ce domaine, comme en beaucoup d'autres, la volonté est de peu de poids face aux inclinations. En fait, la volonté ne devrait être convoquée, comme acte final, qu'au terme d'un processus intérieur, subtil, progressif et quasi invisible par lequel le détachement se fait, lentement, de jour en jour, par degrès, sans que le raisonnement ni la volonté comme telle y aient leur part. Cela se fait, on ne sait trop comment, mais cela se fait - ou ne se fait pas. Quand le processus est achevé, et alors seulement, ce qu'on appelle volonté, et qui n'est peut-être qu'un autre nom de la conscience, prenant acte, vient couronner le tout, donnant au sujet l'illusion que c'est par sa seule volonté qu'il a opéré le changement.

Tel fumeur invétéré déclare haut et fort qu'il a cessé de fumer, que sa volonté est la plus forte, qu'il suffit de vouloir. Le soir même on le voit griller cigarette sur cigarette. Idem pour le buveur, et le libidineux, et tous les addictifs.

Freud, qui savait de quoi il parlait, lui qui consommait une vingtaine de cigares par jour, remarquait que les hommes en général ne savent renoncer à rien, que tout renoncement exige par ailleurs une compensation, et qu'en somme nous ne faisons que passer d'un objet à un autre, d'une passion à une autre, d'un vice à un autre. Ni la raison, ni la volonté n'y peuvent grand chose. Si tel est le cas, renoncer consiste, par un travail psychique de déplacement, à s'affranchir de la tutelle d'un objet, qui perd son attractivité, au bénéfice d'un autre qui jouera le même rôle que le premier, du moins un certain temps, avant de sombrer à son tour sous l'effet du détachement. L'existence humaine serait une longue suite de placements et de déplacements - image bancaire, comme on voit, ce qui en dit long sur la signification de l'argent dans la psyché.

Peut-être faut-il considérer le capitalisme, tout jugement de valeur économique et sociopolitique mis à part, comme l'expression la plus crue, la plus nette et directe, la plus sauvage et cruelle, de la nature fondamentale de l'homme, une fois détruits tous les systèmes symboliques traditionnels qui masquaient et spiritualisaient cette nature sous les impératifs religieux et moraux. Quand dieu est mort il reste l'argent, dieu universel. C'est dire aussi qu'un authentique changement nécessite bien autre chose qu'un simple réaménagement des pouvoirs. Qui donc est prêt à renoncer à cette dictature-là pour y substituer une valeur supérieure, et laquelle ?

Les philosophes de l'Antiquité avaient profondément réflèchi sur cette question du renoncement. Ils n'ont pas toujours su éviter le discours moral - les stoïciens en particulier qui en appelaient à la Raison pour combatttre les passions - mais en général ils offrent à celui qui souffre de l'attachement passionnel une perspective de déplacement, voire de sublimation : suave mari magno - il est doux par mer grande, quand tourbillonnent de toutes part les éléments déchaînés, entendons les orages passionnels, les tourmentes du coeur, les fracas de l'intempérance, la peur, la haine, l'envie, l'ambition, la jalousie - il est doux alors de chercher la compagnie des sages, de troquer la peur contre la sécurité, le mythe contre le savoir, de s'établir dans le Jardin et de cultiver les Muses. Montaigne, loin de la cour, dans sa "bibliothèque", faisant, jour après jour, le deuil de son ami défunt, et lui consacrant le mausolée monumental des Essais. 

Fort bien. Mais l'affaire n'est pas si simple. La sublimation n'est sublime que par la valeur qu'on attache aux objets culturels : livres, poésie, chant, philosophie. C'est le social qui en décide, attachant à ces objets une valeur d'ailleurs fort ambiguë : on vénère, on respecte, on admire, mais de loin, car après tout la "vraie vie" est ailleurs, dans le commerce, le travail, la fortune, le pouvoir. Les Italiens honorent fort la Divine Comédie, mais nul ne la lit. On lève son chapeau, et on passe à autre chose. C'est dire que sur le plan psychologique, celui qui nous intéresse ici, il n' y a pas de différence essentielle entre un déplacement simple, comme d'une maîtresse à une autre, et la sublimation. Ce sont toujours les mêmes pulsions, les mêmes affects qui sont à l'oeuvre, celui qui pratique la sublimation ayant simplement fait le bon choix. Un artisan de ma connaissance disait : "il vaut mieux être le boucher que le veau". On pourrait dire dans le même esprit : il vaut mieux être le juge que le meurtrier, même si au total l'un et l'autre expédient un tiers ad patres. (Remarquons que c'est le thème des Dix petits nègres d'Agatha Christie, où le meurtrier le plus impitoyable est le juge).

Le tout, au bout du compte, se ramène à une affaire d'intelligence : si l'objet initial de la pulsion est inaccessible, quelles qu'en soient les raisons, il vaut mieux en changer. Encore faut-il être psychologiquement prêt à en changer. Les uns tombent de Charybde en Sylla, accumulant mauvais choix et catastrophes subséquentes. Parfois on dirait qu'un mauvais sort les pousse imparablement au désastre : névrose de destin, pour parler comme Freud. D'autres, par chance, par génie personnel, peu marris d'être déboutés de leurs premiers objets, comme les chats retombent sur leurs pattes, et savent saisir l'opportunité : flair, intelligence ou sens du "kairos", le moment opportun, mais aussi l'objet opportun, beau risque, et aventure nouvelle.