Voici en quelques mots les résultats auxquels nous sommes parvenus au terme des trois articles précédents :

Un sujet (le sujet de l'énonciation) décide de prendre la parole. Il forme une phrase dans laquelle il cherche à exprimer quelque chose. Supposons qu'il veuille se signifier dans l'énoncé : il apparaîtra dès lors comme le sujet de l'énoncé. Mais rien ne garantit une homologie, une correspondance étroite entre le sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé. Il y a une perte, un défaut, une inadéquation. Nul ne peut tout dire de soi, et l'injonction : "dites la vérité, toute la vérité, rien que la vérité" est manifestement impossible. On ne peut que tâtonner, avancer en zig-zag, et boîter. Le sujet se manque en prétendant s'afficher.

Concluons à un rapport de non-rapport entre le sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé.

Voulant s'exprimer le sujet met en place une batterie de signifiants, les mots, considérés ici comme matériau sonore (même quand je pense en solitaire je produis mentalement des sons). Ces signifiants sont supposés véhiculer des signifiés (les idées), pour lesquelles "les mots manquent toujours", et qui font naître dans l'esprit de l'auditeur des signifiés qui ne correpondent peut-être guère aux miens. Chacun parle et entend avec ses propres représentations, même si la communauté linguistique a balisé le rapport, introduit une sorte de necéssité dans l'arbitraire des signes. Il reste toujours un halo subjectif, affectif et émotionnel qui dévisse le signifié, le fait glisser dans l'incommunicable.

Concluons à un rapport de non rapport entre le signifiant et le signifié.

Le signifié est une représentation mentale. Mais de quoi? Quand je dis "arbre" la référence est immédiate et universelle : je parle de cette plante visible dans mon jardin, et de toutes les plantes de même espèce. On dira qu'il y a une correspondance motivée entre le mot et la chose. Mais le mot n'est pas la chose : le mot "chien" ne mord pas, c'est une convention d'usage. Mais beaucoup de mots ne renvoient à rien de tangible, peut-être ne signifient-ils rien du tout, n'ayant de rapport à rien. A l'inverse il y a peut-être beaucoup de choses, qui existent bien, mais que le langage n'a pas repérées, isolées ni nommées. Il n'y a pas de correspondance mécanique, obligatoire et nécessaire entre ces deux ordres, décidément autonomes.

Concluons à un rapport de non-rapport entre l'ordre du langage et l'ordre du réel.

Triple séparation. Décidément les choses sont bien complexes. On se demandera sérieusement de quoi on parle quand on parle !

Ces réflexions, pour moi un peu abstruses - je ne suis guère porté de ma nature à réfléchir sur les arcanes du langage - m'ont semblé nécessaires à la suite d'une lecture de Heinz Wismann, critiquant les interprètes d'Héraclite, qui, à ses yeux, ne lisent pas correctement le texte, et y projettent des visions ou des interprétations tendancieuses. On veut qu'Héraclite soit un penseur pré-chrétien, pré-stoïcien, métaphysicien en tous les cas, alors que, selon Wismann, il serait avant tout un penseur du logos - entendu non pas comme le principe de l'unité universelle (la Raison des stoïciens par exemple) - mais comme ce dire qui tente de dire le multiple, "un à un" - distinguant soigneusement chaque chose en sa particularité, en son "un" indépassable. La fonction du logos, comme parole du penseur, est d'abord de séparer, de saisir, de distinguer. Prenons la phrase célébrissime : "le jour et la nuit sont un". L'erreur serait évidemment d'identifier le jour et la nuit, car ils sont parfaitement différents. Cette différence il faut la poser, la considérer en elle-même. Il y a le jour, il y a la nuit. Mais il n'y a de jour (parfaitement isolé et défini comme tel) que dans un rapport nécessaire à la nuit. L'un chasse l'autre, puis est chassé à son tour, indéfiniment. L'un n'est pas la somme des deux : ils ne s'additionnent pas, mais toujours ils se séparent : c'est l'un ou l'autre. L"un" dont parle Héraclite ne peut être ni une identification (le jour serait identique à la nuit) ni une addition (ils formeraient ensemble une unité supérieure qui englobe et subsume les deux). Donc ils sont "un" en fonction d'une alternance indéchirable, l'"un" d'un "deux" inséparable. Dans leur séparation même réside une sorte d'unité, qui tient à la liaison nécessaire des contraires. Ils sont "un" parce qu'ils s'appellent l'un l'autre sans jamais s'identifier.

Ce n'est qu'un exemple. Mais il montre qu'il est essentiel de lire le texte en travaillant le signifiant - Héraclite écrit en multipliant les allitérations, les jeux de mots, les répétitions différentielles - car lui-même a manifestement conscience qu'il introduit un "signifié" original, in-ouï, créant une langue nouvelle pour arracher le lecteur à la facilité, à l'opinion, à la doxa, aux conventions langagières - exigeant en réponse un effort tout aussi inouï. Loin d'être de l'obcurité, comme on le répète à loisir, c'est un effort grandiose pour déchirer la représentantion, un dé-voilement, une a-lètheia, qui vise, non à dire ce qu'est le réel, la chose est impossible, mais à mettre le sujet en condition d'éveil. Métaphysique négative, si l'on veut absolument conserver ce mot de métaphysique, lequel, inconnu d'Héraclite, n'apparaîtra qu'avec Aristote. En fait il faut se débarrasser de tout le fatras du savoir universersitaire, de tous les concepts accumulés par la tradition pour lire le texte dans son éblouissante fraîcheur.