Schopenhauer écrit quelque part, j'ai oublié le contexte, quelque chose comme : mieux vaut la jeunesse sans beauté que la beauté sans jeunesse. Il vaut mieux les deux, que je sache, mais l'une des deux ne se peut maintenir quoi qu'on fasse. Le pire, peut-être, est de mimer la jeunesse quand elle est irrémédiablement flétrie. Quoi de plus ridicule qu'une vieille coquette ou un "vieux-beau". Ceux-là exhibent plus outrageusement encore ce qu'ils voudraient cacher, et leur sottise plus encore. D'une certaine manière on peut estimer que la jeunesse est belle en soi : n'est-elle pas fraîche comme la rose sous la rosée, toute frissonnante d'attente et d'espérance, confiante, toute empressée à s'engager sans réserve dans les avenues du désir ? On passe volontiers sur telle irrégularité du visage, ou les défauts de la peau, ou quelque gaucherie du maintien, car, après tout, ces défauts ne sont pas vraiment des défauts, on peut y trouver du charme, et puis le physique n'est pas tout, il y a la grâce d'un sourire, la délicatesse d'une rougeur soudaine, et toutes les promesses d'une vie qui s'ouvre à son aurore. Oui, la jeunesse est belle, et cette beauté est plus sensible encore au vieillard qui se souvient, dont le coeur est étreint d'une sourde et tenace nostalgie au souvenir de sa propre jeunesse. Mais au fait : lui que tout condamne à faire le deuil de sa propre jeunesse, cette jeunesse qui fut l'a -t-il vraiment vécue, explorée, sentie et perçue - ou bien, n'est-elle pas venue et passée comme une ombre, un rêve, le rêve d'un rêve ? Ma propre jeunesse me semble si lointaine, si profondément oubliée, si étrangère à moi-même que je me demande si j'y fus présent, agissant, palpitant. Il me semble, mais c'est peut-être une erreur, que la jeunesse est par essence quelque chose de fluant, de glissant, d'évanescent : on ne s'en aperçoit, comme pour le bonheur, qu'à l'ombre qu'elle laisse derrière elle. Peut-être faut-il en parler au futur antérieur : "j'aurai été jeune" - mais cela on le dit quand on ne l'est plus.

Avec l'âge s'est développée en moi une curieuse disposition qui me rend extrêmement sensible à la fuite, au passage, à l'écoulement, à la fluidité, à la passagèreté des choses. Rien ne tient, rien ne dure, tout coule. A peine le jour a-t-il commencé, à peine "l'aurore aux doigts de rose" a-t-elle dessiné ses belles franges mobiles à la bordure du ciel, que déjà les ombres du soir montent de la terre et recouvrent le monde. Sensibilité morbide dira-t-on. Je ne sais. Il est sûr pourtant que tout glisse "d'une ivresse naturelle" (Montaigne) - simple affaire de délais. Et ce délais raccourcit imparablement, le temps se précipite en cascade, les jours s'accourcissent, une invisible main, celle qui filait des jours interminables pour l'enfant, n'octroie désormais que de maigres instants, de pauvres raclures de temps au banquet de la vie.

Il faut relire Lucrèce : pourquoi pleurer, toi qui fus rassasié, que pleures-tu-d'avoir à quitter le banquet ? Certes. Ce qui est étrange ce n'est pas d'avoir à partir, c'est d'avoir cette impression invincible de n'y avoir pas suffisamment été, d'y être resté présent-absent, de n'avoir pas su vivre vraiment. Est-il quelqu'un au monde qui puisse déclarer sans fard : j'ai vécu, pleinement, de toutes mes fibres, de toute mon âme. Admettons. Toute la difficulté est d'y être quand tout coule. L'enfance coule, la jeunesse coule, la vieillesse coule. Quand tout coule il faut couler de même.