J'éprouve depuis longtemps une sorte de fascination pour le début du Faust de Goethe, que je relis régulièrement, et que parfois je rêve de traduire. On connaît la scène : Faust est dans son atelier de recherche, épuisé, lassé de tout, et notamment des toutes ses incursions dans les domaines sacrés de la philosophie, du droit (qu'il nomme Juristerei, "judication", avec une nuance de mépris), de la théologie, et toutes ces connaissances lui laissent le goût amer de la futilité, de l'inutilité. Il conclut tristement "je vois que nous ne pouvons rien connaître". Faut-il se tourner vers les sciences occultes, dans l'espoir insensé de trouver des réponses au questions lancinantes que l'homme se pose dans l'océan d'incertitude où il est plongé sans recours? ll évoquera successivement l'image du macrocosme, puis l'esprit de la terre, lorsque son famulus, intrigué par les rumeurs qui résonnent dans le cabinet de Faust, fait irruption en bonnet de nuit, interrompant le dialogue de Faust avec l'esprit de la terre.

Déçu par la science, tenté par le suicide, Faust passera un pacte avec le diable : la jeunesse contre son âme immortelle, la jouissance et le pouvoir terrestre contre les perspectives azurées du paradis. 

Il est vrai que Faust a usé son corps et ses yeux dans un laboratoire sinistre, privé de lumière, entre ses alambics et ses grimoires poussiéreux, sans voyages au dehors, sans l'éclat du soleil, la lune seule rêvant pensivement, mélancoliquement aux vitres sales de son atelier. Ah, vivement le beau soleil de mars, la fraîcheur des prairies brillant de rosée matinale, le monde aussi, paysans, marchands, cabarettiers, forgerons et tailleurs. Ah le bruit joyeux de la rue grouillant de monde ! Les auberges où boire du vin, où lutiner les filles ! Méphistophélès a sondé le coeur de Faust, saisi sa double nature, compris qu'il n'avait vécu que d'une moitié de son être, que sa soif de connaissance ne pouvait dissimuler plus longtemps  une secrète aspiration aux plaisirs de la vie, une immense énergie physique, une soif éperdue de jouissance. Il lui sera facile d'arracher le marché qui condamne Faust à la damnation.

Dualité indépassable : la connaissance a ses charmes, mais ses dangers aussi, et surtout ses échecs. Le corps a ses besoins, ses désirs, ses exigences catégoriques. Faut-il choisir ? Cette dualité est celle, bien sûr, de Goethe lui-même, qui livre ici une précieuse confession, mais en lui donnant un caractère universel, bien au delà de la simple notation biographique. Ne serait-ce que dans le fait bien connu qu'il lui faudra soixante ans pour parachever cette oeuvre monumentale. Mais il y a une autre leçon, que Pascal a formulée bien avant : "qui fait l'ange fait la bête" - il est vain, prétentieux et ridicule de se prendre pour un pur esprit, de mettre tous ses oeufs dans le seul panier de la connaissance. Le corps, toujours, se rapelle à nous, ne serait-ce que par la souffrance. Faust étouffe dans sa tanière, manque d'air et de lumière, et dans son affliction il est tenté par le suicide, pour des raisons bien différentes de Werther : Werther veut mourir, et se suicide pour de bon pour une déception d'amour. Faust veut en finir par dépit d'ignorance, par échec, et peut-être par présomption. Werther est un pauvre romantique désespéré, Faust est un Titan qui mesure l'échc de sa vie, la fin des illusions "suprahumaines'.

En tout état de cause l'oeuvre nous appelle à une réarticulation de l'espit et du corps. Faust passe d'un excès à l'autre, de pur esprit bascule dans le cynisme jouisseur. Dans les deux cas il se perd. Après l'épisode douloureux de Marguerite, sujet du premier Faust, il faura l'énorme déploiement de la seconde partie, pour pavenir à une sorte de réconciliation finale. On pouvait faire plus simple, par exemple chercher dans l'existence concrète, au jour le jour, une juste attribution des éléments spirituels et corporels, une judicieuse mise en rapport, de manière à relier ce qui est séparé et donner à cette synthèse une existence effective et efficace. Que le philosophe n'oublie pas son corps, qu'il en prenne soin, non pas seulement comme d'une machine à entretenir, mais comme d'un bien éminemment précieux, riche d'enseignements, de sensations multiples et bienfaisantes, comme un temple vivant, fécondé par la lumière céleste et nourri de la richesse inépuisable de la terre. Alors le corps lui-même deviendra une demeure philosophique habité par l'esprit.