Vers les quinze ans je le savais de science sûre : je serais écrivain, plus précisément poète. Mais cela, ce n'est pas un métier, à moins de se louer à un éditeur par contrat et de vomir tel nombre de livres à la demande. Dans mon esprit un peu fou d'adolescent, un écrivain, un vrai, était d'abord un homme libre, dégagé de l'obligation, affranchi de tout lien familial, voyageant selon l'humeur, écrivant selon la nécessité intérieure. J'étais marqué par quelques exemples fameux, où je distinguais mal ce qui relevait de la réalité ou de la fiction. Mais enfin j'avais un désir, ou plutôt j'étais un désir - lequel se brisa fatalement contre l'autre nécessité, celle de gagner ma vie et d'exercer un vrai métier, un de ceux qui vous nourrissent et vous assurent quelque statut et sécurité dans le monde. Et puis, il y avait ceci que si on veut écrire, il faut bien écrire quelque chose, or je n'avais rien, nulle expérience, nulle compétence ni savoir, hormis ce que j'avais appris au lycée. Quant à ma vie intérieure, si elle a toujours été riche, foisonnante et confuse, je n'en avais nulle clé symbolique pour pouvoir en tirer quelque matière ou forme transmissible. il y en avait, à vrai dire, à la fois trop et pas assez, trop de confusion, pas assez de structure, si bien que mes premières productions étaient fort indigestes, comme sont volontiers les écrits des adolescents épris de littérature, mais mal dégrossis. Je me rangeai donc à la norme commune, me décidai pour l'enseignement, espérant pouvoir soutenir le compromis classique des hommes de lettres : exercer un métier tout en arrachant la disponibilité indispensable à l'activité de loisir, la seule qui fût vraiment significative.

Je ne m'attendais pas à prendre goût au métier de professeur, qui me donnait de belles satisfactions, et encore moins à me trouver du goût pour la philosophie. Je mis assez longtemps de côté ma passion d'écrire, me contentant de faire de ci de là quelque poème. Mais avec l'analyse cette passion contenue et sacrifiée revint avec force. Plusieurs années durant je me vouai corps et âme à la poésie, mais alors une nouvelle difficulté surgit : il était quasi imposssible de publier, sauf à financer soi-même les éditions, ce que je fis pour deux recueils, qui, bien entendu, passèrent totalement inaperçus. Pourquoi publier si personne ne lit, si personne n'en parle ? Mais ma passion était plus forte que tout : je continuai avec acharnement, et bientôt les recueils formèrent un joli tas de dossiers sur ma table. Et après ? Après rien, ou presque rien. Je faisais lire à droite et à gauche à des familiers. Bien. Ils me donnaient quelque encouragement, sincère ou pas je ne sais, et moi je me retrouvais absolument seul comme devant. Il faut en prendre son parti : la poésie n'intéresse personne, surtout pas les éditeurs. Le poète est renvoyé à sa solitude. Il ne lui reste qu'à choisir entre l'étouffement progressif et le renoncement.

Suite à la dépression monumentale que je traversai vers la soixantaine je me mis à écrire des essais dans lesquels j'examinais les questions fondamentales que la dépreson avait amenées au grand jour. A nouveau recommença la valse des envois aux éditeurs, les refus, les découragements, et l'obstination : L'Harmattan accepta coup sur coup de publier deux textes, ce qui me mit en joie. Mais c'est un éditeur un peu particulier qui ne touche guère le grand public. Mes deux essais publiés dorment paisiblement dans l'oubli universel, sans que la moindre réaction, le moindre commentaire, ne me fût jamais adressé. Deux autres essais, non publiés, dorment dans mes placards. N'aurais-je rien écrit jamais, où serait la différence ?

Enfin vint une dernière occurence : dans une ultime exaspération je tentai de construire un livre où j'eusse exprimé vraiment tout le fond de la ma pensée, dans la plus authentique liberté et spontanéité. Cela donna : "De la Faille et de la Vérité" que j'envoyai (fort chers les envois) à une bonne dizaine d'éditeurs, qui tous refusèrent le manuscrit, évidemment sans le moindre commentaire, comme si c'était un paquet de linge sale. La manière dont sont traités les auteurs est absolument scandaleuse, indigne d'un pays de culture. Bref, j'en étais pour mes frais. Je n'ai plus qu'à me consoler en me disant que le livre de Schopenhauer a traîné trente ans sans être lu de personne, que les écrits de Nietzsche se tiraient à deux cent exemplaires, comme je n'ai le génie ni de l'un ni de l'autre, mon livre à moi pourrira pendant cent mille ans, à moins qu'il ne soit rongé par les rats ou mastiqué par les blattes.

Depuis lors, ayant fait de deuil définitif de l'édition, je me suis bombardé moi-même éditeur en chef, je me publie dans mon blog, n'ayant à supplier personne, à rendre compte à personne, libre de moi et de mes textes, que j'offre au lecteur, gratuitement de surcroît, qui sera aussi libre que moi, libre de lire ou de ne pas lire, de commenter s'il le désire, de faire tout ce qu'il veut, sauf d'en faire un livre publié en son nom ! Ce serait quand même extraordinaire qu'un lecteur peu scrupuleux puisse publier mes textes sous son nom propre, alors que les éditeurs les auraient refusé sous mon nom, qui suis quand même l'auteur véritable et authentique ! Mais allez savoir : pour publier de nos jours moins compte la qualité de vos oeuvres que le nom que vous portez, dont certains vous ouvrent toutes les portes, alors que d'autres, irrémédiablement, vous les ferment au nez.

J'ai, je l'avoue, une amertume qui ne passe pas. Me fais-je des ilusions sur la valeur de mes écrits ? Je le pense parfois, mais toujours quand je suis déprimé et morose. La confiance revient toujours, et l'enthousiasme, et la joie d'écrire. Cela, aucun éditeur ne peut m'en priver. Après tout qu'ils aillent se faire voir ! ADuvec mon blog je n'ai pas besoin de leur reconnaissance. Suffisamment de lecteurs me font confiance, me le font savoir, et de la sorte je ne suis pas seul. Ils m'apportent cette chose précieuse entre toutes, cette grâce, pour laquelle j'ai la plus haute gratitude.