Heinz Wismann nous dit ceci : imaginez Héraclite couché tout du long dans l'herbe à révasser. Surgit un importun qui lui demande : "Quelle est la grandeur du soleil ?" C'est une question classique à l'époque et les savants rivalisent d'ingéniosité, multipliant les hypothèses théoriques. Héraclite se contente de relever la jambe, de dissimuler le soleil avec son pied, et de répondre :" Le soleil a la grandeur d'un pied d'homme". C'est évidemment une facétie. Héraclite aimait déjouer le sens des questions, se jouer du questionneur, déplacer les énoncés. Il serait absurde de prendre la réponse, "le soleil a a grandeur d'un pied", pour une réponse. C'est de l'humour : " je ne vais pas prendre rang parmi ces "savants" qui disputent de la taille du soleil, les uns estimant qu'il est quatre fois plus grand que la terre, les autres mille fois. On pourrait tout aussi bien soutenir qu'il a la taille d'un oeuf, d'un boeuf, d'une montagne, du colosse de Rhodes ou de la pyramide de Giseh. Affaire de perspective". 

On peut y voir une anticipation des positions sceptiques : notre "savoir" est conditionné par la position physique, l'angle de perception, la qualité ou la déficience de nos sens - Héraclite ajouterait peut-être : par le langage qui nous impose une vision des choses toujours partielle, tronquée, culturelle ou idéologique. Pour un Grec de l'époque le soleil était une divinité. Dire qu'il a la taille d'un pied d'homme est une procédure très efficace, ironique et subversive : nous ne savons rien de la nature du soleil, pas plus que de la nature des dieux, ni même s'ils existent ou non. Nous disons trop ou nous ne disons pas assez, toujours à côté. Le réel glisse entre les mots, la chose échappe à la parole qui prétendait la saisir.

Toute la question est donc de savoir ce qu'Héraclite entend par Logos. On a voulu voir dans ce Logos le principe unificateur qui subsume l'infinie variété des chose, la multiplicité étonnante des devenirs particuliers, bref  l'Un synthétique englobant toutes choses. C'est la lecture métaphysique, notamment celle des Stoïciens qui voient dans le Logos d'Héraclite leur propre Raison universelle, âme du monde, Providence cosmique. "Tout arrive selon la Raison". - On peut lire autrement : "Des choses répandues au hasard... " (fragment 124 DK) - qui font toujours un ensemble, de quelque manière qu'elles se combinent, dont on dira que c'est un kosmos, un monde, et le plus beau (kallistos) pour la simple raison que c'est celui qui est, à l'exclusion d'autres qui pourraient être, mais qui ne sont pas. De ces choses innombrables nous parlons - c'est le logos, la parole - comment faire autrement, mais sans épuiser jamais leur nature. Mais alors un Logos général est-il possible, un Logos qui dise quelque chose de la vérité ? Qui ne soit plus simplement de la subjectivié, de l'opinion et du semblant - sans pour autant retomber dans la farce totalisante de la Raison universelle ? La seule solution, entre ces deux extrêmes, ces deux fosses septiques de la pensée, sera de dire : il y a bien un Logos vrai, un Logos de sagesse, mais il n'est pas commun, ordinaire, il est vraiment extra-ordinaire, c'est de poser que le vrai est précisément de prendre acte de l'impossibilité de dire adéquatement ce qui est, de l'impossible structural de la connaissance : notre seul savoir c'est celui du non savoir. Que le soleil ait la taille d'un pied d'homme, quel prodigieux coup de balai dans la représentation, digne d'un maître Zen !

"Qu'est ce que Bouddha ?" demande le disciple. Réponse du maître :

"Le pin parasol est dans la cour "

 

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Heinz Wismann m'a inspiré le début du texte, notammant l'interprétation de l'épisode du soleil. Mais tout le reste est de mon crü. Puisse le lecteur être indulgent pour mes propres vagabondages.