Deux, cela peut s'entendre comme le second nombre de la série indéfinie des nombres (1,2,3,4 etc) - et nous voilà dans le multiple - o,u comme le second terme de la dyade métaphysique : bien et mal, attraction et répulsion, Eros et Thanatos, Dieu et diable, juste et injuste, masculin et féminin, etc

Il ne suffit pas de dénoncer le sortilège de l'Un (voir l'article précécent) car nos métaphysiciens retors, concédant la nécessité du Deux, mettront tout en oeuvre pour inventer un principe supérieur, tirant de leur chapeau quelque lièvre-surprise sous les espèces de la réconciliation : il faut bien concéder qu'il y a deux sexes, on inventera l'union mystique. On avait découvert la contradiction entre l'Etre et le Devenir, l'Intelligible et le Sensible, qu'à cela ne tienne, on inventera l,'Idée. On veut bien de la diversité, puisqu'on ne peut faire autrement, mais à la condition expresse de la ramener de force sous la tyrannie de l'Un : trilogie pathétique, fausse trilogie, escamotage. La puissance subversive du Deux est récupérée, annihilée, désamorcée.

J'en tire la conclusion que le Deux, en lui-même, ne suffit pas à faire exploser l'Un. Il y faut un principe infiniment plus radical. Or ce principe existe, il est chez Démocrite, c'est l'infini, c'est le multiple, c'est le grand vide, espace multidimensionnel où les lignes des atomoi-ideai (atomes conçus non comme des corpuscules comme chez Epicure, mais comme des tracés bidimensionnels qui dessinent dans l'espace les mondes innombrables) ideés, ensuite et en même temps, non comme des images des corps, mais comme des formes géométriques, des rythmes : atomes-idées, rythmes et tourbillons, insommables, indéfiniment agissants. Aucun principe ne peut rassembler, totaliser, unifier le divers : le Vide est infini, les atomes sont en nombre infini, les mondes en nombre infini. La science explose, décomposée en segments, fragments de savoir, sans qu'aucune unification ne se puisse concevoir : "la vérité est dans l'abîme" -  ,dans l'abîme de l'inconnaissance. A la diffraction infinie des choses correspond l'émiettement du savoir, et la diversité vertigineuse des cultures, des pratiques et des styles de vie.

Diogène Laerte rapporte que Platon s'était mis en tête d'acheter tous les ouvrages de Démocrite pour les brûler. Mais il ne put y parvenir parce qu'ils étaient "trop nombreux". Trop nombreux, comme les étoiles dans le ciel, et les atomes dans le Grand Vide. Plus tard on ne se contentera pas de brûler des livres. Mais en dépit des tyrans du Logos et de la veulerie des dévôts, l'affaire suit son cours - l'affaire, c'est à dire, au pluriel bien sûr, "pragmata", les affaires, les choses, res naturai, reffractées dans la conscience accueillante du sage.