"Quand nous partirons, nous aurons le sentiment d'avoir passé notre enfance dans l'Antiquité, nos années de maturité dans un Moyen-Age que l'on appelait la Modernité, et nos vieux jours dans une époque monstrueuse pour laquelle nous n'avons pas encore de nom". Peter Sloterdijk, dans "Les lignes et les jours".

On ne saurait mieux dire. C'est sans aucun doute le sentiment des hommes et des femmes nés après la guerre, et qui ont depuis traversé le siècle à la vitesse d'un TGV planétaire, connu l'effarante obsolescence des modes et des idéologies, l'écroulement universel des systèmes politiques, regardant, hagards, un futur informe, pour lequel il n'existe aucun précédent, aucun modèle : "monstrueux" dit notre auteur, indéterminé, imprévisible, sans contours déchiffrables, et qui comme tel ouvre sur l'inconnu radical. L'Antiquité, telle qu'elle fut dans notre jeunesse, c'étaient les années de formation, si lointaines, si inadaptées, qu'elles nous préparaient davantage au siècle de Périclès ou d'Auguste qu'à la juste compréhension de notre temps. Nous pouvions croire encore à une nature stable de l'humanité, à une essence constante de la psyché et, en dépit des horreurs proches de la guerre, à un équilibre possible, pour peu que la bonne volonté reprenne le gouvernement des esprits. Tout cela fut impitoyablement dévasté par les faits.

Nous passions brutalement dans un nouvel âge marqué par la déconstruction de toutes les certitudes d'antan. Alors commença la valse des "ismes" - communisme, existentialisme, structuralisme, tiersmondialisme, freudisme, freudomarxisme, lacanisme, postmodernisme etc. A qui déconstruirait plus loin et plus fort que le précédent, jusqu'à ruiner l'idée même de sujet, sans laquelle pourtant toute pensée s'avère contradictoire. Maturité certes, car il faut bien quitter les rivages enchantés de l'enfance, apprendre à se passer du père noël, fût-il soviétique, et se décider, dans la douleur et la solitude, à penser par soi-même. La modernité fut cette épreuve difficile, nécessaire aussi, que nous avons traversée et menée aussi loin qu'il était possible. Mais au lieu de nous mener sur un nouveau rivage, elle nous a laissés en pleine mer, ballottés par les flux ténébreux d'une époque sans mesure, sans gouvernail, et sans perspective autre que l'accumulation irrationnelle du capital.

Ce qui est proprement monstrueux, c'est, outre la pauvreté scandaleuse des laissés pour compte (50% de la population mondiale ne possèdent strictement rien), l'absence totale de finalité. Où allons-nous ? Nul n'en sait rien. Mais chacun, embarqué dans un navire sans boussole, s'escrime à subsister au jour le jour, les individus comme les Etats. Le pire, c'est qu'on ne voit pas comment on pourrait faire autrement : si tout le monde court, comment ne pas courir, comme on fait dans le métro aux heures de pointe et dans les embouteillages. Dans le même temps chacun mesure l'inaptitude des gouvernants, lesquels sont proprement disqualifiés et renvoyés les uns après les autres à leurs chères études. Qui gouverne ? La finance, le petit centième de la population qui a concentré dans ses mains 86% de la richesse mondiale. Et les Etats se contentent d'ajuster la donne, règlant au petit bonheur un chômage de masse qui risque de faire sauter la marmite. On a l'impression fâcheuse que dans cette affaire la pensée ne sert à rien, ne change rien, ne peut que comptabiliser les pertes et les profits.

Vraiment nous ne savons pas où nos allons. Bien sûr cela peut durer un certain temps. On peut toujours continuer à élire des incapables, à comptabiliser, mornes et résignés, les espèces disparues, à regarder monter le niveau de la mer,  à constater la paupérisation galopante et l'inégalité endémique. Tant que le niveau de vie reste relativement stable il n'y a pas à craindre de mouvement populaire de grande ampleur. On pourra peut-être acheter la complicité des classes moyennes, en leur faisant miroiter quelques bénéfices secondaires. Le capitalisme, à ce jour, a réussi à désamorcer et avaler toutes les contestations, politiques, idéologiques, sociétales, se réformant en surface et maintenant sa logique en profondeur. Le seul obstacle qu'il risque de rencontrer, et qui seul peut le déboulonner, c'est l'impasse écologique. A moins d'imaginer, mais cela me semble presque relever du roman, qu'une large partie de la population, exaspérée par les impasses du système, ne vienne à renverser, ici ou là, des pans entiers de la géopolitique mondiale et invente de nouvelles structures économiques et politiques. Pour l'instant rien de tel ne se profile à l'horizon...