Lors de l'une de nos réunions philosophiques et amicales l'animatrice nous demanda de dire à voix haute quel était notre élément de préférence. Depuis Empédocle chacun sait qu'en Occident nous comptons quatre éléments fondamentaux : la terre, l'eau, le feu et l'air. Mais qui sait que les Anciens y ajoutaient parfois l'éther, conçu comme élément invisible, le quint élément, dont plus tard on voudra tirer la quintessence ? Qui sait par ailleurs que cette classification n'a rien d'universel, et que les Chinois raisonnent bien différemment, distinguant la terre, l'eau, le feu, le métal et le bois, de même qu'ils distinguent cinq qualités. Il y a lieu d'hésiter sur le nombre : quatre, cela satisfait le besoin de symétrie ; cinq, cela introduit le mouvement, et il est patent que si l'Occident a sacrifié à l'ordre et à la symétrie, la Chine a valorisé tout ce qui est passage, flux, transformation progressive : la fluence du Tao.

Bref, la question était : quel est votre élément de choix ? Après une hésitation je dis que si la terre est manifestement mon élément préférentiel, j'y adjoignais nécessairement le ciel, formant la dyade originelle, Terre et Ciel, le bas et le haut, la pesanteur et la légèreté, la matière et l'immatériel, le fondement et la loi. Dans leur mythologie les Chinois placent l'Homme entre la Terre et le Ciel, l'Homme debout, touchant aux deux extrêmes, par les pieds et la tête. Cela me convient parfaitement, surtout qu'ils entendent par Ciel non pas la demeure des dieux mais le principe immanent qui régit l'ordre du monde : astres, vents, nuages, pluies, orages, beau temps, et plus largement toutes les occurrences qui contribuent à faire "le temps", à la fois la chronologie qui détermine la perpétuelle mobilité des choses, et le temps "qu'il fait", bourrasques et longues journées de soleil. La terre est charnelle, sensible, source inépuisable de sensibilité, "sûr fondement de toutes choses", parenté essentielle, conaturelle à l'humain ; le Ciel est cette ouverture infinie qui fait rêver, cette perpétuelle évolution qui fait que rien ne dure identique à soi, emportant toutes choses dans la mutation infinie, sans début et sans fin. Je les associe amoureusement dans la même étreinte.

Je l'avoue, l'eau me reste un élément étranger, spontanément hostile, indocile, traître et incommode. Je n'ai appris à nager que vers quinze ans, et encore fort imparfaitement. Autant je suis agile sur terre, pratiquant avec plaisir tous les sports terrestres, autant je suis emprunté, malhabile dans l'eau. J'ai toujours peur d'étouffer, ou de couler. Quand je me suis aperçu que j'étais sujet aux crampes je n'osai plus m'éloigner du rivage. Et avec le temps j'ai complètement cessé de nager. J'adore par contre m'asseoir paisiblement à la terrasse d'un café, l'immensité de la mer ouverte devant moi, ou dans un port, à voir les bateaux aller et venir, entendre le craquement des voiles, les cris des goëlands, et rêver de beaux pays lointains où je n'irai jamais. En rêver me suffit : cela dispense des terribles efforts, de la fatigue des traversées, des incertitudes et des houles. Pour quoi aller si loin si, ici même, on trouve tout le nécessaire ? Ailleurs, si l'on y va, redevient mécaniquement l'ici. Quoi qu'on fasse on est toujours dans l'ici. 

L'élément terrible c'est le feu. Spontanément c'est la terreur de tous les vivants qui courent éperdument dans tous les sens pour le fuir. Ce n'est qu'à titre métaphorique, éthéré, qu'il nous inspire : ardeur, élévation, spiritualisation des passions, chaudron de la métamorphose, alchime savante de la purification. Dans le Taoïsme on procède à la montée de l'énergie terrestre (le premier réchauffeur) vers le coeur, puis vers le sommet de la tête. C'est le principe d'une méditation qui sait accueillir le terrestre et l'affectif pour le transvaluer par une ascension méthodique : non pas rejeter ou cliver ou refouler, mais transformer par un travail conscient et patient. Alors la terre, l'eau, l'air, et le feu s'unissent et se dépassent dans la claire vision de la lumière.