Le vertige c'est l'effroi du bord, lequel divise l'espace en deux zones absolument hétérogènes. De ce côté-ci c'est la sécurité relative, le connu, le pensable ; on y est "comme dans un port" (Epicure) ; et de l'autre la grande mer tourbillonnaire, "mari magno", les affres et les tourmentes. Et dans certaines expériences plus poignantes encore, le vide, l'irreprésentable, le "chaos" sans bord ni bordure. Pascal s'effrayant de l'immensité insondable, "où le centre est partout et la circonférence nulle part".

J'étais hier dans cette humeur très spéciale où je ne sais quel danger innommable me poingt, comme si j'allais mourir sur l'heure. C'est une bien étrange inclination, comme une glissade irréversible vers je ne sais quel abîme, de nature inconnue, et je ne puis que me ranger à une morne acceptation, croupissant dan un silence hébété. Pourtant, de l'extérieur, rien ne permettrait à un observateur impartial de remarquer quoi que ce soit de manifeste, pas même un air de tristesse, ni crispation ni irritation, rien qu'une disposition au mutisme, un air d'absence, et je ne sais quelle manière d'être au delà, ailleurs, déplacé, errant dans un monde de repli intérieur, sans marques ni montre, juste la distraction morne de l'être-ailleurs. Rien de bien visible, rien de tonitruant, mais je sais, moi, que la gravité d'un état ne se mesure pas aux apparences.

Et me revoilà ce matin vif et alerte, comme si rien ne s'était passé, comme si j'avais sauté par dessus l'abîme, et qu'en somme la journée d'hier n'eût tout simplement pas existé. Je retrouve la belle lumière dorée sur les feuilles rares, jaunes et ocres, des platanes, le beau bleu du ciel vibrant entre les branches, et la rumeur de la ville, paisible, rassurante. La vie continue, et moi aussi. Et je me demande par quel mystère, quelle oeuvre d'un malin génie, je sois condamné à plonger périodiquement dans le marasme d'une angoisse sans nom, sans forme, dépourvue de sens. Car enfin on veut bien souffrir de quelque chose, si l'on peut nommer ce dont on souffre, la nomination réduit la douleur, même si elle ne la supprime pas, mais le pire est la douleur inqualifiable, celle qui échappe à toute prise et s'impose comme la manifestation éhontée de l'absurde. 

"De quoi souffrez-vous ?" - "Je ne sais, je ne peux rien en dire, sinon que c'est un malaise lancinant et funèbre, qui m'étreint lentement, et me laisse sans voix". Ce "sans-voix' donne à l'affaire son caractère spécifique : je puis comprendre que certains soient soulagés d'avoir enfin une maladie répertoriée, une "bonne" maladie, même fatale, plutôt que ce vague malaise indéfinissable, dont ils ne peuvent rien dire, et qui les mine comme un chancre. En somme la maladie est confortable, quoi qu'on dise, elle donne des satisfactions secondaires bien connues, et en somme il est plus sortable de mourir d'une maladie fatale que de traîner une existence rampante dans l'absurde d'un mal inqualifiable, inconnaissable et inconnu.

Tout ce que je peux en dire tient en une expression : danger d'annihilation. Ce n'est pas exactement la mort, même si cela y ressemble. C'est plutôt la disparition subjective dans un élément absorbant, omni-absorbant, faisant qu'il ne resterait plus rien du sujet. Mort psychique plutôt que mort physique, selon quoi, dans un corps qui continuerait de respirer, s'alimenter et végéter, aucune fonction intellectuelle et mentale ne s'exercerait plus correctement, mais une torpeur, une humeur flasque, encotonnée, sans brisées, sans aspérités, sans écho, sans vibration envelopperait les jours et les nuits, image presque parfaite du coma. Bien sûr les fonctions perceptives sont intactes, mais la mémoire arête son office, les pulsions sont éteintes, et le désir s'est envolé. Qui donc pourrait souhaiter pareille destinée ?

Bon, tout cela n'est que spéculation. Je retrouve l'élan et la vivacité. Le péril est écarté. Je sais depuis très longtemps que je vis sur une crête, que de chaque côté c'est un abîme. Mais enfin je marche. Avec un peu de chance je marcherai encore un certain temps. Et avec plus de chance encore je m'écroulerai sans tomber ni d'un côte ni de l'autre.