Dans mes rêveries il m'arrive parfois de me retrouver au bord d'un précipice, ou d'une muraille qui donne vertigineusement sur le vide. A chaque fois je suis saisi d'effroi, je fais un brusque mouvement en arrière, très réel dans tout le corps, alors que je suis tout du long allongé sur un fauteuil. L'imagination, comme l'avais bien saisi Montaigne, suffit à glacer le sang, échauffer la bile, susciter les émois les plus saugrenus. Dans l'enfance, alors que j'adorais explorer les chateaux en ruine, les fouiller et retourner en tous sens, j'avais de ces terreurs irrationnelles et jouissives à me tenir sur les murailles, et la profondeur de la vision me tournait le sang. Je me retenais prudemment à quelque distance, brûlant de m'approcher du bord, et parfaitement incapable de m'y décider. J'enviais ces bambins qui grimpaient sans vergogne, escaladaient et couraient, comme si rien ne pouvait leur arriver, et j'avais envie de leur crier : "mais ne voyez-vous pas le danger, inconscients que vous êtes !". Je m'explique mal cette attitude paradoxale de ma part, car si vraiment seule la sensation du péril était présente il n'y aurait pas lieu de s'étonner : il suffisait de se tenir à distance. Mais non, il y a avait cette tentation incompréhensible de frôler le bord, de regarder malgré moi, de frémir et de trembler. Quel était donc cet étrange "objet" - objet sans forme, sans contour, sans identité - qui exerçait sur moi cette fascination trouble, jouissive et mortifère ? Car je savais bien qu'à chuter la mort était probable. Cette terreur n'a jamais disparu, elle est peut-être même plus intense encore, puisqu'il suffit, aujourd'hui, qu'une image de chute se profile dans une rêverie pour que j'éprouve les mêmes sentiments.

Tout petit, ma mère m'avait fait visiter la cathédrale de Strasbourg. Depuis la terrasse je voyais les hommes, les voitures, les chiens, comme ils étaient petits ! Il y a quelque chose d'infiniment exaltant d'être tout en haut, dominant le monde du regard, et l'on se sent sublime, destiné à la plus glorieuse des existences, immortel et tout-puissant ! Mais un seul pas en avant et c'est la chute d'Icare !

A l'inverse, comme je me tenais un jour tout en bas de la cathédrale, contre la porte d'entrée, je regardai vers le haut, je vis cette invraisemblable masse de pierres taillées s'élever vers le ciel, et j'eus positivement la sensation que la cathédrale allait se renverser sur moi.

Ni la hauteur, ni la profondeur - ces extrêmes me terrifient, m'emportent dans un effroi inexprimable. C'est un face à face avec quelque chose dont la teneur m'échappe, quelque chose au delà de toutes les catégories ordinaires. On me dira : c'est la mort. Peut-être, mais je n'en suis pas sûr. Ou alors comme métaphore. Plutôt l'engloutissement dans un élément indéfinissable, dont on ne revient pas.

Je me sens profondément terrien, fils de la terre, amant de la terre. Il me revient présentement une image ancienne : je bêchais le jardin avec mon grand-père, activité qui eut toujours pour moi la plus profonde résonance. Je me revois me pencher vers le sol, prendre dans la main une motte de terre, la soupeser gravement, sentir avec émotion la fraîcheur, la fermeté, le volume, la pesanteur, et j'eus cette impression forte, irréfutable : la terre est la puissance et le fondement, tout en vient de ce qui vit, tout y retourne. Le ciel est grand et beau, mais c'est la terre qui nous porte, qui nous génère et nous survit.