Les arbres du parc s'effeuillent dans le vent d'automne. Déjà de larges échappées ouvrent sur le ciel gris. Assis à mon bureau je regarde longtemps par la fenêtre, j'observe la pie qui saute de branche de branche, s'arrêtant par moment pour picorer, puis reprenant sa course. Voici quelques semaines encore elle se débattait dans une déluge de feuilles vertes, puis, insensiblement, les feuilles ont passé au jaune, à l'ocre, au rouge par endroits, puis ont entamé leur descente vers le sol. La pie ne peut plus se cacher dans le feuillage. Et me vient cette question saugrenue : que pense une pie de la chute des feuilles, du retour de la froidure ? Comment perçoit-elle le changement autour d'elle ? En est-elle affectée de quelque manière, ou bien continue-t-elle souverainement ses ébats, dans une belle indifférence aux événements extérieurs ? Question oiseuse : l'animal a sans doute pris ses précautions, fait ses réserves, à la manière de l'écurueil qui tésorise ses graines en prévision de l'hiver. L'animal n'a pas besoin d'une science artificielle qui savoir comment gérer sa vie, ni de se faire une idée quelconque sur la nature du temps. Hiver comme été la pie de mon jardin poursuit son existence de pie, admirablement identique à elle-même, souverainement belle, autosuffisante, indifférente.

Voilà une qualité d'existence à laquelle nous n'avons aucune part, sur laquelle nous n'avons aucune prise, qui nous échappe de la manière la plus radicale qui soit. Nous avons domestiqué le chien il y a environ quarante cinq mille ans, le chat un peu moins, le cheval plus tard encore. Ces animaux nous semblent comme on dit familiers, de notre "famille", encore que cela ne soit vrai qu'à demi. Mais la pie, qui songerait à la domestiquer ? Pour quel usage ? Cet oiseau a la grande chance de ne servir à rien ni à personne, de ne servir personne. Aussi est-il libre d'une liberté incompréhensible, lointaine, inabordable. Il semble avoir réalisé un partage rigoureux de l'espace : aux hommes les maisons (il n'entre pas dans nos maisons, ne franchit jamais l'espace d'une fenêtre ouverte), à lui le ciel immense, les arbres, les herbages. Approchez-vous de lui, il s'envole. Il n'est pas de ces misérables pigeons flagorneurs et serviles qui viennent rôder autour des bancs publics pour mendier quelques miettes, il ne tourne pas autour de vous, il ne vous regarde pas : il vous ignore. Il sait, au coeur même de nos villes, rester sauvage, prononcer sans parole ni posture la loi de sauvagerie naturelle. Il est ce qu'il est, entièrement, indéfectiblement.

Cette existence-là est une forme supérieure de beauté, à laquelle rien ne manque, et qui n'a rien en trop. Beauté que l'homme ne saurait en aucun cas réaliser, ni même approcher. La nôtre, pour être parfois sublime, pêche toujours par quelque côté : "trop de notes", ou pas assez, trop de mots, pas assez. Beauté approximative, qui ne peut se refermer sur soi, qui a besoin d'autrui pour se constituer ou se faire reconnaître. Langage d'un désir qui toujours échoue à se faire entendre, et s'il est entendu, se sature. La coïncidence de soi à soi n'existe que dans la nature. Aussi la beauté naturelle, tout en comblant quelque chose de notre imperfection native, peut-elle aussi nous accabler de sa silencieuse perfection.