C'est un bien vilain vice que le tabac, d'autant qu'il s'incruste dans les replis intimes de la psyché, vous contraint à une humiliante répétition. Mais quoi ! connaissez-vous quelqu'un qui n'ait aucun vice, aucune addiction, ou toxique, ou érotique, ou comportementale ? La parfaite indépendance d'esprit, sans nul attachement, sans faiblesse coupable, relève du mythe, et la culture elle-même, dans la variété infinie de ses formes, ne va pas sans stimulants, excitants, usages dangereux, à croire que la vie, telle qu'elle est, ne se peut supporter qu'à l'aide d'adjuvants. On croit se libérer de cette loi en tolérant et recommandant les psychotropes, mais que sont-ils sinon des drogues médicinales ? Dès mon adolescence je me suis rigoureusement interdit les drogues, et les douces et les sévères, me faisant loi de consever en toute circonstance la lucidité et la liberté de jugement. Je me suis laissé aller au tabac, remarquant qu'il n'altère en rien la conscience, et plus encore, exerçant une stimulation intellectuelle tout à fait agréable et précieuse.

Lorsque j'ai passé deux mois en clinique, sans tabac il va sans dire, j'ai remarqué que cette abstinence forcée n'altérait en rien les fonctions corporelles. Etat neutre. Par contre je ne parvenais pas à me tirer d'une sorte d'apathie, de lourdeur, de mollesse, de visquosité intellectuelle fort dommageable. Je ne pouvais ni me concentrer ni faire agir la mémoire. Je lisais quelques livres, mais dans un état de stupidité absolue, je n'enregistrais rien, ne comprenais rien, et, pour dire le vrai, j'aurais pu relire cent fois la même page sans m'apercevoir de la chose. Je relisais des contes de Mérimée, et je n'ai pas gardé le moindre souvenir de cette lecture. A contrario, chaque matin, chez moi, après les usages domestiques ordinaires, la première pipe produit une sorte de réveil miraculeux, les idées s'éveillent, les impressions reviennent, je me précipite tout heureux sur mon clavier, et la fête commence. A se demander si c'est moi qui écris ou quelque prolongement féérique de ma pipe. En tout cas la chose est claire : pas d'écriture sans tabac.

Cette affaire ne va pas sans angoisse. Car enfin, comment ne pas songer aux effets délétères de cette pratique ? Il est vrai que ma consommation est modeste, juste ce qu'il faut pour maintenir le tonus cérébral. Mais en même temps c'est une bien étrange complexion : pourquoi diable serait-il nécessaire d'user d'un toxique pour produire quelque idée intéressante ? Je ne me puis supporter mou, flasque, avachi et stupide, j'ai un besoin vital de ressentir l'afflux des impressions, des images et des idées, et au total une existence privée de ces stimultions me serait proprement insupportable. J'ai besoin de vibrer, de dériver, et délirer, selon le caprice d'une humeur difficile à réveiller, mais qui, pleinement éveillée, me donne les meilleures satisfactions.

Mon seul souhait c'est de pouvoir bénéficier encore quelque temps de cette heureuse disposition, en espérant ne pas sombrer trop tôt dans la maladie.

      "Encore quelques printemps ô Muses

      Pour goûter la clarté du soleil

      Et m'ébattre avec vous au lumineux bocage

       Dans l'herbe douce et la rosée"