Pour écrire quelque chose qui ne soit pas que du semblant, il faut de la sincérité. Et celle-ci n'est pas si facile à pratiquer. C'est une vertu de la maturité, car auparavant on ne fait que répéter ce qu'on a entendu de tous côtés. Bizarrement il faut beaucoup ingurgiter et régurgiter avant d'accéder à une parole qui vienne de soi, comme si les couches profondes restaient longtemps inaccessibles. Mais comme il faut parallèlement une maîtrise efficiente du langage, de ses ressources cachées, chacun est condamné à voyager longtemps dans le discours d'autrui avant de pouvoir émettre la moindre pensée. Il faut apprendre en désapprenant, symboliser en pratiquant la désymbolisation, jusqu'à découvrir et mettre en lumière cet écart nécessaire par où la pensée personnelle peut trouver son appui paradoxal. Toute pensée féconde procède du vide : tant que l'on s'ébat dans la plénitude, l'unité et la totalité imaginaires, on ne fait que gloser et entregloser. C'est l'épreuve du vide qui nous mène à la sincérité.

La sincérité c'est la capacité de se dire à soi-même ce qui est. D'où résulte la véracité envers autrui. Mais le passage de l'un à l'autre n'est pas direct, ni immédiat. Je puis être sincère et estimer que la vérité que je reconnais en moi-même n'est pas bonne à dire à autrui, qu'il faut le ménager, et parfois mentir. Mais il est plus grave de se mentir à soi-même : de là les conflits psychiques, l'angoisse rampante, l'insatisfaction, parfois chronique. 

Je conçois l'écriture comme un devenir-vrai progressif, qui passe par des étapes, des paliers, avec parfois des reculs, des hésitations, des tergiversations, inévitables dans une telle démarche qui implique profondément, mais où il n'est pas toujours possible d'atteindre la juste formulation du premier coup : d'où des cercles, à la manière d'un rapace qui tourne dans le ciel avant de fondre sur sa proie. Le mot juste est une conquête, qu'il faut mériter. Et quand il est atteint, la liberté est augmentée. Révélant ce qui est, une sensation, une émotion, une image, une idée, le mot permet l'examen des causes et des effets, des rapports adjacents, des similitudes et des différences, ouvre à une vaste combinatoire, élargit d'autant la compréhension. Penser juste est un art, fruit d'une longue discipline, qui fait la valeur de l'écrit.

Plus encore : passer de la parole à l'écrit et de l'écrit à la parole, dans un mouvement incessant de symbolisation créatrice, voilà le fin du fin. Mais savoir aussi se taire, faire cesser le mouvement, se retirer dans une intimité de douceur et de bien-être, accueillir les processus à l"oeuvre, ne rien brusquer, observer en silence, plein de gratitude au don des dieux et de la nature, se recentrer dans la vacuité mentale, et voir pousser les plantes, écouter le mouvement des nuages, entendre la grande voix du monde. Parfois, dans ce recueillement, une image surgit, une combinaison insolite, le début d'un vers ou d'une strophe, et le miracle a eu lieu...

Au de là de tout, et présente en tout, la poésie...