Je m'interroge : quelle a été la motivation intérieure qui m'a déterminé à choisir la philosophie, plutôt que les lettres, ou la philologie classique, pour lesquelles j'avais autant, sinon plus, de dispositions intellectuelles ? Il s'agissait de choisir un métier, et je n'avais pas envie d'enseigner ce pourquoi je me réservais dans mon intimité, à savoir écrire selon mon goût, en toute liberté. J'avais fait voeu de littérature, je me destinais corps et âme à la poésie et je ne voulais trahir cette nécessité intérieure en prostituant mon désir au service d'un enseignement. Sous le poids de la réalité sociale - je n'avais pas un sou vaillant - je me résolus à scinder ma vie en deux moitiés, la littérature comme passion privée, et un métier rémunéré de l'autre. A dire vrai mon premier choix fut de m'inscrire en psychologie : je passai un contrat avec l'Education National, aux termes duquel j'étais payé pendant mes études, à charge de pratiquer la profession pendant dix ans an minimum. J'entamai donc des études de psychologie. Mais au bout d'un an, patatrac, décision unilatérale de l'Etat de supprimer la filière de psychologie. Il ne me restait plus qu'à me recycler.  Je chosis la philosophie. Il y avait à l'époque des sections communes aux deux enseignements. De plus il n'était pas question de choisir les lettres, comme je l'ai montré plus haut. Et puis je me souvenais avoir étudié, pour ma délectation personnelle, des passages de Schopenhauer et de Nietzsche qui m'avaient transporté d'enthousiasme, et qui avaient tracé un sillon indélébile. Bien sûr il y avait tous les autres, les Platon, les Descartes et les Kant qui ne m'inspiraient qu'un ennui distingué, sans parler de la lourdeur ordinaire des cours, au lycée comme en Faculté. Mais enfin il fallut bien choisir.

A vrai dire je n'ai jamais pu dépasser mon sentiment d'ambivalence à l'égard de la philosophie. L'enseignant à mon tour je me découvrais chaque jour en porte à faux par rapport aux idéaux, concepts et conceptions dominants de la discipline, du moins telle que j'étais censé l'enseigner. Je me tirais d'affaire en pratiquant une sorte de maquis intellectuel, développant une résistance armée contre les poncifs et la bienpensance commune. Mes élèves adoraient, parfois regimbaient, je parle de ceux que la matière intéressait, qui étaient plus nombreux que l'on pense. Il y avait parfois des moments intenses de rencontre et de fécondation réciproque, si bien que je pris goût au métier, y appris plus que je ne l'aurais imaginé, me formais autant que je formais mes élèves. Vers quarante-cinq ou cinquante ans j'étais devenu, je crois, un bon professeur, mais par la suite je commençai à m'ennuyer. Le hasard fit que l'on proposa des cours de psychologie dans une section technique. Je me précipitai dans cette nouvelle filière, pour une part significative, tout en conservant quelques cours de philosophie. C'était merveille d'aller de l'une à l'autre, de m'y renouveler, et d'y trouver de vives satisfactions.

Je me demanderai toutefois si, au total, la pratique de l'enseignement ne vient pas à stériliser l'inspiration philosophique. C'est, libéré de toute charge, que je me sens devenir vraiment philosophe, dégagé de tout engagement, de toute servitude mentale, de toute preuve à fournir, de tout idéal, étrangement neuf et vif, irrécupérable, définitivement hors-norme. Vocation tardive, bien longue et difficile à s'affirmer, mais d'autant plus irruptive. Et même, cette artificielle opposition entre poésie et philosophie tend à d'épuiser : n'est-ce pas même source, pareille exigence de vrai, semblable cheminement, même si les moyens et la matière apparaissent parfois irréconciliables ? Quant à moi je voyage sans heurt ni vergogne de l'une à l'autre, selon l'humeur, et c'est toujours "pareille note et pareil entretien". C'est merveille que l'âge mûr offre de ces bienheureuses réconciliations que la jeunesse ne peut concevoir et encore moins réaliser.

Empédocle est-il poète ou philosophe? - Quel sens pourrait avoir une telle question ? Et Lucrèce ? Et Héraclite ? Et Parménide ? Et Nietzsche ? 

L'intérêt de la philosophie, telle que je la conçois, est d'ouvrir à toutes les disciplines voisines, de s'en nourrir, et d'en remanier le contenu. Notamment la psychologie et la psychanalyse, mais aussi la sociologie, l'histoire, l'anthropologie, et pour ceux qui en ont les aptitudes - que je n'ai pas - pour les sciences physiques et biologiques. Le danger toutefois est de se laisser entraîner dans une sorte de fétichisme du savoir, de s'y complaire, et de perdre de vue l'objectif fondamental : se mettre en route vers la vérité, ce qui ne se peut faire que dans un rapport intime du sujet avec le réel qui le limite, le dépasse et l'englobe. Cette recherche-là ne peut se conditionner dans un enseignement, se produire dans une thése ni se vérifier dans un examen. Aussi échappe-t-elle totalement à la formation universitaire, à ses codes et à ses systèmes de sélection. Elle est l'affaire d'une philosophie toute "privée", j'entends hors institution, comme c'était le cas ordinaire des "écoles" (scholè) philosophiques de l'Antiquité. Par "école" on entendait alors la libre discussion autour d'un philosophe libre, reconnu, la rapport intersubjectif, la libre émulation, que l'école soit relativement fermée (comme l'Académie ou le Jardin) ou bien ouverte au tout venant (Socrate ou Diogène). La vérité n'y est pas pur savoir transmissible mais expérience au jour le jour, dans une relation vivante, dynamisée par la parole (Epicure parle constamment du "symphilosophein", philosopher ensemble, les uns par les autres).

Si le mot "philosopher" a encore un sens ce ne peut être que dans cette acception antique, authentique, dont l'inspiration est retrouver et à renouveler. Toute autre voie n'est que livresque, partielle et décevante.