Le bois devient cendre, "la cendre ne redevient pas bois". Le Feu consume les choses, et d'autres choses naissent du Feu - c'est ainsi que pourrait s'exprimer Héraclite, si l'on veut considérer le Feu comme l'agent universel de la transformation. Il n'y a pas de retour éternel, Socrate, contrairement à la thèse stoïcienne, ne reviendra pas. Le temps inscrit l'irréversibilté dans le cours des choses. Cela signifie qu'on ne naît et qu'on ne meurt qu'une fois, qui est la bonne : une fois pour toutes. Cette idée, qui paraîtra banale, marque la rupture définitive avec la pensée mythique selon laquelle un principe transpersonnel subsisterait et transmigrerait d'une existence à l'autre, abolissant la rupture et inscrivant l'existence dans une existence plus vaste, celle du Tout cosmique ou de l'Ame universelle. Idée séduisante, qui satisfait nos désirs les plus profonds, mais que rien ne justifie : il nous faut apprendre à composer avec l'évidence de l'irréversible.                              

"Nous sommes nés une fois, il n'est pas possible de naître deux fois, et il faut n'être plus pour l'éternité (aïon) : toi pourtant qui n'es pas de demain, tu ajournes la joie (chairon) ; la vie périt par le délai, et chacun de nous meurt affairé". (Epicure, Sentence Vaticane 14). L'irréversible crée la situation d'urgence. Le temps presse, hâtons-nous de vivre. Et cela ne se peut faire qu'au présent, puisqu'il n'y a pas de seconde chance, ni d'immortalité.                                                                                                                                      

Mais cette urgence peut s'entendre de deux manières bien différentes : ou bien, anxieux du lendemain, on se jettera dans la course aux plaisirs ("mangeons, buvons, demain nous mourrons") dans une ivresse qui ne va pas sans angoisse  : c'est la solution de l'hédoniste, du débauché, chemin de tristesse et de tracas ; ou bien on considère la limite inscrite dans la chair, qui marque la finité du plaisir, et l'on tourne le dos à la précipitation, à l'accummulation, pour s'installer dans la joie du présent, considérant que l'illimité, s'il était accessible, n'apporterait aucune satisfaction supplémentaire.                                                                    

Bien sûr nous pouvons considérer qu'il y a quantité de choses que nous n'aurons pas goûtées. Il m'arrive de regretter de n'avoir pas visité l'Egypte, le Pérou ou la Birmanie, où souvent un rêve persistant m'a fait voyager. Je ne verrai pas le temple d'Apshetsout, le Machu Pichu, ni les merveilleux temples de Bouddha. Et de même pour quelques autres merveilles. Mais, au souvenir d'autres splendeurs que j'ai pu admirer, à Florence, à Rome, à Ephèse et ailleurs, je puis me dire aussi que j'ai eu de la chance, que j'ai pu me faire une certaine idée de la Beauté, qui m'accompagne tout au long de ma vie, qui me nourrit, à laquelle je serai indéfectiblement fidèle. Il y a toujours à voir, et l'on pourrait indéfiniment parcourir le monde, de merveille en merveille. Mais la quantité n'ajoute pas grand chose à la chose. Il en va de même en musique, dont je me suis abreuvé sans mesure dans ma jeunesse, et qui aujourd'hui me lasserait plutôt qu'elle ne m'enchanterait. Lorsque la belle mesure est atteinte, quand l'équilibre parfait a été réalisé, tout ce qui s'y ajoute retranche de la beauté au lieu d'y ajouter. J'en suis là aujourd'hui, peu désireux de "nouvelletés". N'y voyez pas un signe avant-coureur de gâtisme : je mesure pleinement la portée de mon propos. Ajoutez à cela que l'excès de beauté peut vous tordre la cervelle : ce que j'éprouve parfois dans quelque musée, où une sorte de lassitude molle et visqueuse s'empare de moi et me fait quitter les lieux au plus vite.

Tout voir, tout explorer, tout entreprendre, c'est l'obsession de la jeunesse, que je ne critiquerai pas, j'y fus moi aussi, bien que de manière assez tiède. Je n'ai jamais voulu courir le monde, une complexion plutôt frileuse m'en a toujours détourné. Mais j'avais moi aussi mes curiosités. Quant au fond, je crois que la vraie, la seule vraie raison, c'était la curiosité infinie à l'égard de la vie intérieure, de ses affects, de ses idées, images et sensations, ce qui a fait que je me suis assez tôt détourné de la vie mondaine, et du spectacle du monde. Peut-être qu'après tout Florence, Rome et Ephèse sont davantage des états de la sensibilité que des réalités extérieures et observables. Le vrai miracle n'est pas la beauté d'un lieu ou d'une oeuvre d'art, mais la rencontre improbable, proprement stupéfiante, entre l'objet visible et l'état de la sensibilité intérieure.