Lorsqu'on est enfant on a bien du mal à concevoir ce que signifie la mort : une absence, sans doute, qui prendra bien fin un jour. Le défunt reviendra, c'est certain. Puis vient un temps où l'enfant soupçonne l'affreuse vérité : le défunt ne revient pas. Mais alors que devient-il ? L'enfant voit qu'on enterre le défunt, mais dans le même temps des âmes charitables, pour faire passer la pilule, lui expliquent que l'âme du mort séjourne dans le ciel, parmi les étoiles, et que de là haut il voit, il regarde, il est toujours présent. Mais qui se soucie de logique, dans cette affaire où l'on méprise l'intelligence ? Croit-on que le bambin ne perçoit pas l'absurdité d'un discours où la vision expresse de l'inhumation est contredite par l'affirmation d'un séjour dans les étoiles ? Comment peut-on résider à la fois dans la terre et dans le ciel ? Voilà comment naît l'illusion d'une âme immortelle, âme que nul n'a jamais vue, ni perçue, "inanité sonore", comme sont toutes nos fantaisies métaphysiques.

Il y a dans la pensée de Bouddha un point particulièrement difficile, que d'aucuns considèrent comme une contradiction : d'une part Bouddha enseigne la non-substantialité du moi, qui, soumis comme tous les phénomènes à l'impermanence universelle, ne saurait jouir d'une identité à soi, d'une permanence, et partant, d'une quelconque immortalité ; de l'autre il montre que toutes nos pensées, paroles et actions ont des conséquences (loi du karma), lesquelles exercent leurs effets dans la vie même, et au delà. D'où une responsabilité qui exclut qu'on puisse légèrement proclamer : "après moi le déluge". Il en résulte que d'une certaine manière le sujet survit à sa mort, mais non point comme entité substantielle et personnelle, mais comme agent volontaire ou involontaire de processus qui ont été initiés de son vivant et qui continuent d'agir après sa mort. Si par ma pusillanité je gaspille tous mes revenus je laisse ma descendance démunie : ils subiront les effets da ma sottise alors même que je croupirai dans la tombe. Pas de cause sans effet. A l'inverse si je m'efforce à la droiture et d'élever ma vie, je contribue à donner de justes initiatives à mes successeurs. Dans cette affaire je ne vois nulle place pour une quelconque théorie de la réincarnation. Si le moi ne jouit d'aucune identité fixe je ne vois pas comment il se réincarnerait. Par contre je puis imaginer que l'individu, ou ce qu'on nomme tel, soit une sorte de compendium de volitions, de désirs, d'affects, d'images et de sensations qui continuent d'exister par delà la mort, engendrant des idées, des paroles et des actions effectives et agissantes de par le monde. Héritage à la fois personnel et impersonnel, dans la mesure où toute personnalité est un composé personnel d'éléments impersonnels. Nul ne survit à sa mort ("la cendre ne redevient pas bois"- Maître Dôgen) mais ce qui a été continue d'être sous une forme indirecte.

On a inventé l'âme poue s'assurer l'immortalité. Mais aussi, peut-être, pour fonder la responsabilité morale. A de frustes esprit néolithiques on ne pouvait sans doute parler autrement qu'en substantialisant, en réifiant les idées, d'où les dieux, les âmes, le jugement dernier, les enfers et le paradis. Il fallait, par la terreur et l'espérance, forcer les esprits à la discipline, au renoncement, à la répression des instincts. Songez aux moyens brutaux, d'une invraisemblable cruauté que l'on a utilisés pendant des siècles pour plier les corps, ployer les consciences, briser les résistances, socialiser par la terreur. Mais à des âges plus tendres, plus raffinés et plus délicats, comme étaient l'Inde à l'époque de Bouddha, où la Grèce d'Empédocle, ou aujourd'hui encore dans nos républiques, il est possible de dépouiller et d'exhiber le vrai sens des interdits, de dégager leur signification de leur gangue imaginaire. Dans ce thème illustre de l'âme, de sa survie métaphysique, dans la crainte des dieux et des jugements post-mortem, nous pouvons lire les aléas d'une préhistoire de la culture, et ramener ces idées à leur juste fonction : il n'est plus besoin de croire, ni aux dieux ni aux âmes, si par ailleurs on saisit bien la nécessité, toute conventionnelle qu'elle soit, et imparfaite, de la justice et de la moralité.