Célèbre entre tous est le Choeur qui proclame, dans Oedipe à Colone, de Sophocle :

    "Mieux vaut cent fois n'être pas né ;

    Mais s'il vous faut voir la lumière,

    Le moindre mal encore est de s'en retourner

    Là d'où l'on vient, et le plutôt sera le mieux".

C'est la lamentation d'un vieillard qui a connu tous les déboires imaginables, tous les malheurs de l'existence. A présent, lassé de tout, revenu de toutes les illusions de puisssance, il n'aspire plus qu'à déposer son fardeau entre des mains aptes à le recevoir. Tant qu'il vit il est porteur de malheur, mais par un singulier décret de la divinité, sa dépouille sera gage de prospérité pour la ville qui l'hébergera. Seule la mort peut le diviser définitivement : l'homme Oedipe sera mort, mais sa dépouille, paradoxalement, vivra éternellement, par les bienfaits sans nombre qui honoreront ses héritiers. 

Les fils d'Oedipe, Etéocle et Polynice, voudraient s'emparer de la dépouille de leur père pour s'assurer la faveur des dieux. Mais le vieillard, courroucé par l'indignité de leurs actions à son égard, les maudit copieusement et refuse de revenir à Thèbes. Il s'en remet à Thésée, et en échange de sa protection, il lui promet le meilleur pour la ville d'Athènes : c'est lui qui héritera de sa dépouille, déposé en un lieu choisi. Les deux hommes se rendent à l'écart, Oedipe lui transmet un secret inviolable, puis, incompréhensiblement disparaît. "Nous aperçumes seulement le roi (Thésée), le visage caché par son bras levé devant ses yeux, comme à la vue d'une chose effrayante que le regard ne peut soutenir".

Un double mystère clôt cette pièce étrange : quel est ce secret qu'Oedipe révèle à Thésée ? Quelle est cette apparition effroyable qui lui glace le sang ? 

On parle d'abondance de la mort, mais la voit-on en face ? "Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement". Je gagerais que Thésée a VU la mort. 

Quant au secret, on peut imaginer grâce aux paroles qui structurent le récit, qu'il s'agit en quelque sorte d'un message "politique " : "il est des décrets interdits aux lèvres humaines que je te révèlerai seul à seul quand nous serons arrivés là-bas". Ce dont il ne faut pas parler et qui détermine l'ordre humain, la société juste, et le respect du droit. Oedipe n' a-t-il pas été celui qui a enfreint toutes les lois sacrées, l'interdit de l'inceste et du parricide, et qui à ce titre est "sacré", intouchable (la pièce y insiste), à la fois un monstre et un personnage exceptionnel, objet de répulsion, d'horreur, de terreur et de respect. Seul celui qui enfreint les lois peut savoir dans sa chair la haute valeur de la loi, et l'affirmer pour autrui.

Reste le problème de la dépouille : les Anciens considéraient que la dépouille est sacrée. C'est le thème d' "Antigone", qui ne peut accepter que le corps de son frère reste sans sépulture. La dépouille est à fois un déchet promis à la décomposition, et un objet de culte, une chose sacrée qu'il faut honorer. On sait bien qu'elle retourne au néant et dans le même temps on lui attribue une garantie de survie : celui qui n'est pas dignement inhumé errera indéfiniment dans un monde intermédiaire sans trouver le repos. Consolation imaginaire d'un sujet, qui, par la mort, a été destitué de soi, et qui hallucine, dans cet objet périssable entre tous, son cadavre, une improbable, inconcevable survie.